Une avancée boursière que peu d’observateurs auraient parié possible il y a un an à peine. General Fusion, entreprise canadienne spécialisée dans la fusion nucléaire, a fait son entrée à la Bourse de New York lundi 13 juillet 2026, et l’action GFUZ a bondi de 40 % dès le premier jour, marquant la première cotation d’une entreprise de fusion sur le Nasdaq. Douze mois plus tôt, la même entreprise licenciait un quart de son personnel et son patron publiait une lettre ouverte suppliant qu’on lui vienne en aide. Le contraste résume à lui seul l’histoire mouvementée de ce pionnier basé à Vancouver.
À retenir
- Une entreprise au bord du gouffre qui demande publiquement de l’aide en mai 2025
- Un retournement dramatique en trois mois grâce à un mécanisme d’investissement brutal mais efficace
- Une technologie radicalement différente basée sur des pistons et du lithium liquide plutôt que des lasers
Un été 2025 au bord du gouffre
Avant l’annonce du SPAC, General Fusion rencontrait des difficultés de financement : la société avait tenté de lever 125 millions de dollars sans y parvenir, et en mai 2025, elle avait licencié au moins 25 % de ses effectifs. Le fondateur et PDG Greg Twinney n’a pas caché la gravité de la situation. En mai 2025, il avait publié une lettre ouverte désespérée, appelant à l’aide, faute de fonds l’entreprise avait dû licencier une partie de ses employés et suspendre certains projets. Vingt-trois ans de recherche, plus de 600 millions de dollars levés au fil des décennies auprès d’investisseurs privés selon TechCrunch, et pourtant l’entreprise se retrouvait à court de liquidités au moment où sa technologie commençait à livrer ses premiers résultats concrets.
Le sursaut est venu de ses propres actionnaires. Trois mois plus tard, ses investisseurs existants ont injecté 22 millions de dollars supplémentaires dans le cadre d’un tour de table décrit comme « pay to play », ce qui a donné un répit à General Fusion. Ce nouvel investissement, porté notamment par Segra Capital et PenderFund, lui a donné une bouffée d’air. Un mécanisme qui a de quoi surprendre les non-initiés : dans un tour « pay to play », seuls les actionnaires qui remettent la main au portefeuille conservent leurs droits, les autres voient leur participation diluée sans ménagement. Une méthode brutale, mais efficace pour trier le bon grain de l’ivraie parmi les investisseurs.
Du sauvetage in extremis au Nasdaq
Ce répit financier n’a été qu’une étape. Cinq mois après l’injection de capital d’urgence, General Fusion changeait complètement de trajectoire. L’opération annoncée comprenait 105 millions de dollars provenant d’un investissement privé sursouscrit dans des actions publiques et environ 230 millions de dollars de liquidités de SVAC III détenues en fiducie, avec une fusion attendue d’ici le milieu de l’année 2026 pour une cotation sur le Nasdaq sous le symbole GFUZ, la société canadienne développant la fusion par cible magnétisée, une approche expérimentale visant à reproduire le processus qui alimente le soleil. Le véhicule d’acquisition choisi, Spring Valley Acquisition Corp. III, n’était pas un inconnu du secteur nucléaire : il avait déjà mené NuScale Power en Bourse quelques années plus tôt.
La fusion des deux entités a été officialisée début juillet 2026. General Fusion Group Ltd. a commencé à être négociée sur le Nasdaq sous le ticker « GFUZ » le 13 juillet, devenant la première entreprise de fusion cotée en Bourse, à la suite de la finalisation de la fusion entre Spring Valley Acquisition Corp. III et General Fusion Inc. Le timing n’a rien d’un hasard : le vote des actionnaires a suivi le lancement par le gouvernement du Canada d’une Stratégie nationale de l’énergie nucléaire le 22 juin 2026, qui inclut explicitement la fusion parmi les initiatives nucléaires canadiennes. Le calendrier politique a probablement dopé l’appétit des marchés pour cette introduction.
Résultat pour les caisses de l’entreprise ? Solide, sans être mirobolant. Après avoir complété sa fusion avec Spring Valley Acquisition Corp. III, l’entreprise est entrée sur les marchés publics avec environ 150 millions de dollars américains en liquidités, qui devraient financer son programme Lawson Machine 26 (LM26) à travers plusieurs jalons techniques jusqu’à la fin 2028. Une somme inférieure à ce qu’espérait initialement l’opération : General Fusion avait annoncé en janvier qu’elle fusionnerait avec Spring Valley Acquisition Corp. III, et sans les rachats d’actions qui ont eu lieu avant la clôture, la société aurait pu ajouter jusqu’à 230 millions de dollars à son bilan, mais la plupart des opérations de ce type connaissent une vague de rachats avant leur finalisation. Un phénomène classique des SPAC, où une partie des investisseurs initiaux préfère récupérer sa mise plutôt que parier sur l’avenir de la société fusionnée.
Une technologie qui mise sur les pistons plutôt que sur les lasers
Ce qui distingue General Fusion de ses concurrents, c’est justement son approche technique, presque artisanale comparée aux méga-installations laser ou aux tokamaks à supraconducteurs. Sa technologie de fusion par cible magnétisée (MTF) est conçue pour éviter les aimants supraconducteurs et les lasers de haute puissance, en utilisant des matériaux existants pour construire des machines durables. Concrètement, l’entreprise comprime un plasma magnétisé grâce à des pistons qui frappent une paroi de métal liquide, une méthode qui a de quoi surprendre face aux lasers ultra-sophistiqués d’un ITER ou d’un National Ignition Facility américain.
Sur le plan des résultats, les progrès sont réels mais restent loin de l’objectif final. L’entreprise a rapporté avoir atteint un chauffage du plasma d’environ 0,72 keV (8,4 millions de °C) en utilisant une paroi de lithium liquide, une étape vers ses cibles de 1 keV, puis 10 keV, et enfin le critère de Lawson. Ce fameux critère de Lawson, c’est le seuil physique à partir duquel une réaction de fusion produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme, le Graal que chasse toute l’industrie depuis des décennies. Sur le plan commercial, l’entreprise a également signé un accord-cadre basé sur des jalons avec Renexia S.p.A. pour un déploiement potentiel en Italie, ainsi qu’une collaboration avec General Atomics Energy Group pour faire progresser les diagnostics du plasma au-delà de 10 keV.
Une course mondiale qui s’accélère, mais reste incertaine
Sur le marché, l’accueil a été spectaculaire mais mérite d’être relativisé. General Fusion a commencé à être négociée sur le Nasdaq sous le ticker GFUZ, devançant son concurrent TAE Technologies, soutenu par Trump, de plusieurs mois, et l’action a grimpé de 40 % par rapport à son cours de 12,85 dollars. Une belle performance de premier jour, mais qui ne dit rien de la viabilité à long terme d’une technologie qui reste, par essence, expérimentale.
Le calendrier reste d’ailleurs prudent. Il y a dix ans, le fondateur de General Fusion affirmait avoir bon espoir de produire de l’électricité grâce à la fusion nucléaire dans les dix ans suivants, des estimations aujourd’hui repoussées au début ou au milieu des années 2030. Et l’exemple d’ITER refroidit les ambitions les plus optimistes : le plus gros projet international de réacteur à fusion nucléaire expérimental, en construction depuis 2010 dans le sud de la France, a vu son achèvement, longtemps prévu en 2025, repoussé à 2035, avec des coûts qui ont plus que triplé depuis le projet d’origine. Entrer en Bourse donne à General Fusion l’oxygène financier qui lui manquait cruellement il y a un an. Mais transformer des pistons et du lithium liquide en centrale électrique commerciale reste un pari sur au moins une décennie, et les marchés ont la mémoire courte face à des promesses qui se répètent depuis les années 1950.
Sources : sec.gov | techcrunch.com | ici.radio-canada.ca


