Cinquante machines construites, zéro panne signalée en six ans d’exploitation, et pourtant l’usine qui les fabriquait a elle-même décidé d’arrêter la chaîne de production. L’histoire du Setun, cet ordinateur soviétique conçu en 1958 à l’université d’État de Moscou, ressemble à un scénario absurde où la meilleure technologie perd face à la paperasse. Cinquante ordinateurs ont été construits entre 1959 et 1965, année où la production a été arrêtée. Pas à cause d’un défaut de conception. À cause de calculs comptables qui n’avaient rien à voir avec l’ingénierie.
Le Setun n’était pas un ordinateur binaire comme les autres. C’était le premier ordinateur ternaire moderne, utilisant le système numérique ternaire équilibré et une logique à trois valeurs au lieu de la logique binaire à deux valeurs qui prévalait ailleurs. Là où toutes les machines occidentales raisonnaient en 0 et en 1, celle-ci jonglait avec trois états : -1, 0 et +1. Un choix qui n’avait rien d’un caprice d’ingénieur en manque d’originalité.
À retenir
- Un ordinateur soviétique à zéro défaut arrêté volontairement sans raison technique
- La base 3 était mathématiquement supérieure à la base 2, mais personne ne le voyait
- Tué par la bureaucratie comptable, pas par l’ingénierie
Pourquoi la base 3 bat mathématiquement la base 2
Le raisonnement derrière cette bizarrerie tient en une constante mathématique méconnue. La base la plus efficace pour représenter des nombres n’est pas 2, mais 3, la valeur la plus proche de la constante e (2,718), qui définit l’efficacité maximale d’un système de numération positionnelle. Concrètement, cela se traduit par un gain d’information brut : l’avantage se calcule avec log(3)/log(2)=~1,5849 bits par trit, soit environ 60 % d’informations en plus dans un trit que dans un bit, ou plus pragmatiquement environ 40 % de fils électriques en moins pour la même quantité d’informations.
Moins de fils, moins de composants, moins de pannes potentielles. La logique est imparable sur le papier.
Dans les faits, l’équipe de Nikolaï Broussentsov et Sergueï Sobolev n’a même pas pu utiliser des transistors pour construire la machine. Faute de transistors disponibles en URSS à l’époque, l’équipe a dû ruser. Résultat : des éléments magnétiques à ferrite-diode, une solution de fortune qui s’est révélée, contre toute attente, redoutablement robuste. À l’usage, ces éléments se sont révélés plus rapides, plus fiables, plus durables et moins gourmands en énergie que leurs concurrents binaires, du moins avant que l’URSS n’ait accès aux transistors. L’improvisation technique est devenue, presque par accident, un avantage compétitif.
Une machine qui tournait dans le désert comme en Sibérie
Ce n’est pas une légende d’ingénieurs nostalgiques : les rapports d’époque convergent sur un point, la fiabilité du Setun était exceptionnelle. Broussentsov lui-même a insisté sur ce détail des années plus tard. La machine fonctionnait sans faille sous des climats très différents, du désert d’Achgabat aux hivers rigoureux de Iakoutsk, presque sans support technique ni pièces de rechange. aucune maintenance lourde, aucun stock de pièces à prévoir, et pourtant des performances stables d’un bout à l’autre du plus grand pays du monde.
Les machines n’étaient pas cantonnées à un laboratoire poussiéreux. Elles étaient déployées dans des académies d’aviation militaire pour tester des moteurs, dans des centres météorologiques pour des prévisions à court terme, et dans des départements universitaires pour des calculs scientifiques. Le Grokipedia évoque même un usage pédagogique via un système baptisé « Nastavnik », qui a permis de réduire le temps d’apprentissage du Fortran à seulement dix à quinze heures pour les étudiants moscovites. Une machine expérimentale devenue outil de formation dans des écoles, des usines et des académies militaires à travers tout le pays.
Tuée par la bureaucratie, pas par une défaillance technique
Voilà le paradoxe. Un ordinateur fiable, économe, apprécié de ses utilisateurs, et pourtant sacrifié. Cette opposition institutionnelle a conduit à l’arrêt brutal de la production en série en 1965, malgré une demande persistante. Le prix de vente en est la clé. La machine se vendait pour seulement 27 500 roubles grâce à la production parfaite de ses éléments magnétiques numériques dans les usines d’Astrakhan, où chaque élément coûtait à peine 3 roubles et 50 kopecks, la machine comportant environ deux mille éléments. Un ordinateur trop bon marché, dans une économie planifiée où la rentabilité comptable pouvait compter davantage que l’utilité réelle.
L’usine de Kazan, chargée de la fabrication, n’a d’ailleurs jamais montré beaucoup d’enthousiasme. Les ordinateurs étaient produits au rythme de 15 à 20 machines par an jusqu’en 1965, date à laquelle l’usine a refusé de poursuivre la production, le prix de vente de l’ordinateur étant jugé trop bas.
Les tentatives d’étouffer le projet ne datent pas de 1965. Le second modèle construit dans l’usine a été renvoyé car les dirigeants de l’usine et les responsables affirmaient que l’ordinateur n’était pas encore fiable, forçant l’équipe à ajuster manuellement ce second modèle, jusqu’à ce que le directeur de l’usine de Kazan soit contraint de signer, le 30 novembre 1961, un acte mettant fin aux tentatives d’arrêter la production du Setun. Quatre ans plus tard, la même usine obtenait ce qu’elle cherchait depuis le début. Le Setun attirait un intérêt significatif de l’étranger, mais le ministère du Commerce extérieur n’a jamais honoré les commandes reçues. Une machine jamais exportée, malgré des demandes venues de l’étranger et de Tchécoslovaquie où un projet de fabrication locale a lui aussi été bloqué.
Ce qui a remplacé le Setun n’était même pas plus performant. Ce remplaçant binaire fonctionnait aussi bien, mais coûtait 2,5 fois le prix du Setun. Payer plus cher pour obtenir exactement la même chose : voilà le résumé économique de cette décision.
Une seconde vie avortée, un prototype démonté en marche
Broussentsov n’a pas renoncé pour autant. En 1970, il conçoit le Setun-70, une architecture ternaire améliorée pensée pour la programmation structurée. Mais l’histoire se répète presque à l’identique : jamais de production en série, seulement quelques exemplaires assemblés à la main. Le détail le plus révélateur reste peut-être celui-ci : le prototype original du Setun a été démonté au début des années 1970, alors qu’il fonctionnait encore parfaitement. Pas usé, pas en panne. Simplement jugé encombrant par une administration qui avait déjà tranché en faveur du clonage des architectures occidentales. Aujourd’hui, aucun ordinateur commercial ne repose sur la logique ternaire, mais des laboratoires de recherche continuent d’explorer cette voie pour l’informatique quantique, où les états intermédiaires entre 0 et 1 redeviennent, six décennies plus tard, un sujet sérieux.
Source : sciencepost.fr

