Vingt pour cent. C’est, selon les estimations les plus optimistes, la part du chantier réellement accomplie sur les 8 000 kilomètres que doit parcourir la Grande Muraille Verte, de l’Atlantique jusqu’à la mer Rouge. Lancée en 2007 par l’Union africaine, cette ceinture végétale devait barrer la route au désert du Sahara en traversant onze pays, du Sénégal à Djibouti. Presque deux décennies plus tard, le projet avance, mais à un rythme qui n’a rien de la fresque héroïque promise à l’origine.
Le chiffre officiel varie selon la source et la méthode de calcul, ce qui en dit déjà long sur le flou qui entoure ce chantier continental. Selon un bilan récent, le projet n’est que “30 per cent complete with just six years left on its proposed timeline” de 2030. D’autres analyses sont plus sévères : une évaluation de 2020 évoquait seulement 4 % de terres réellement restaurées dans les “zones d’intervention stricte” du projet, contre “nearly 17.8 million hectares” si l’on élargit le calcul à toute la région concernée par des initiatives connexes. Un écart énorme, qui illustre à quel point les statistiques dépendent de ce qu’on choisit de compter.
À retenir
- Depuis 2007, une ceinture verte censée arrêter le désert du Sahara n’a atteint que 20% de ses objectifs en deux décennies
- Une étude satellite révèle que seulement 1 parcelle sur 36 au Sénégal dépasse ce que la nature aurait produit naturellement
- Sur 14,3 milliards de dollars promis en 2021, moins d’un sixième a réellement atteint le terrain trois ans après
Un mur qui n’en est pas un
L’idée initiale consistait à planter des millions d’arbres sur une bande de terre d’environ 8 000 kilomètres de long et 15 kilomètres de large traversant le continent africain du Sénégal à Djibouti. Dans les faits, la Grande Muraille Verte n’a jamais été une ligne continue d’arbres plantés côte à côte. La vision initiale d’un mur d’arbres traversant le désert africain d’est en ouest pour stopper l’avancée du désert s’est peu à peu transformée en une mosaïque d’interventions destinées à répondre aux besoins concrets des populations du Sahel : agriculture résiliente, protection de l’eau, création d’emplois locaux. Un changement de philosophie plutôt sain sur le papier, mais qui complique furieusement le suivi des résultats.
Car comment mesurer l’avancée d’un “mur” qui n’en est plus un ? C’est précisément là que le projet trébuche depuis des années.
Une étude publiée en juin 2025 dans la revue scientifique Land Use Policy a porté un coup dur à la crédibilité du projet, en tout cas dans sa version sénégalaise, souvent présentée comme la vitrine de l’initiative. Deux chercheurs, Annah Lake Zhu et Amadou Ndiaye, ont consacré leur étude à la section sénégalaise de la Grande Muraille verte du Sahel. Leur méthode : comparer, via images satellites, l’évolution réelle de parcelles reboisées à ce qu’aurait donné une évolution végétale purement naturelle du même terrain, pluviométrie locale incluse. L’équipe a examiné 36 parcelles couvrant 18 090 hectares de la zone cible de la Grande muraille verte au Sénégal, qui s’étend sur environ 817 500 hectares. Le résultat est sans appel : seules deux parcelles sur les trente-six étaient beaucoup plus vertes depuis la création de la muraille, et une seule était plus verte qu’elle ne l’aurait été naturellement.
sur le terrain, à peine une parcelle sur trente-six justifie réellement l’argent et les efforts investis. Le reste ? Des plantations qui ont plus ou moins survécu, sans dépasser ce que la nature aurait produit toute seule. Les raisons de cet échec relatif sont connues des chercheurs : les nouveaux arbres ne sont pas irrigués, et même des espèces résistantes à la sécheresse meurent si la saison des pluies est modérée. Un rapport de la FAO publié en 2021 chiffre l’ampleur du problème d’une autre façon : la zone de la Grande Muraille Verte-Sahel compte 1,2 milliard d’arbres, mais la densité moyenne reste très faible, environ 5 arbres par hectare. Le Sénégal fait pourtant figure de bon élève régional, avec la densité la plus élevée avec 15 arbres par hectare, tandis que le Tchad en compte moins de deux. On mesure l’écart entre les pays engagés dans ce projet censé être collectif.
Des milliards promis, rarement versés
Le nerf de la guerre, ici comme ailleurs, reste l’argent. Et sur ce point, la Grande Muraille Verte accumule les promesses non tenues depuis son lancement. Selon une évaluation du financement réalisée en 2020, les pays de la Grande Muraille Verte ont déclaré n’avoir reçu qu’un total de 149 millions de dollars entre 2011 et 2019, une somme dérisoire au regard de l’ambition affichée. Le sursaut est venu en 2021, lors du One Planet Summit organisé à Paris : une enveloppe régionale de 150 millions de dollars a depuis été accordée à huit pays sahéliens, tandis que l’engagement global annoncé cette année-là dépassait les 19 milliards de dollars.
Mais la distance entre l’annonce et le virement bancaire reste considérable. Sur les 14,3 milliards de dollars promis en 2021, seuls 2,5 milliards avaient été versés en mars 2023. Trois ans après la grande annonce parisienne, à peine plus d’un dixième des fonds avait atteint le terrain.
Les causes de ce goulot d’étranglement sont documentées : une série de circonstances logistiques a créé des difficultés majeures pour le projet, incluant le financement mais aussi une coordination défaillante entre parties prenantes et partenaires financiers, ainsi que des structures organisationnelles faibles. Sur le terrain sénégalais, un agent de la Grande Muraille Verte confirme la panne d’élan : “Depuis 2022, il n’y a plus d’actions de reboisement d’envergure”. Un chauffeur employé par le projet depuis son lancement en 2008 pointe, lui, un problème différent mais tout aussi handicapant : celui du suivi des plantations une fois mises en terre.
Une deuxième chance version 2030
Le calendrier initial visait l’achèvement pour 2030. À moins de quatre ans de l’échéance, plus personne dans les cercles officiels ne prétend que l’objectif des 100 millions d’hectares restaurés sera atteint dans les délais. L’Union africaine a d’ailleurs révisé sa feuille de route : en 2024, elle a défini une nouvelle “stratégie décennale” pour l’amélioration de la restauration des écosystèmes et de la résilience des moyens de subsistance en Afrique, la deuxième réécriture stratégique en deux ans à peine. De quoi nourrir le scepticisme sur la capacité du projet à se fixer un cap stable.
Des signes de relance existent malgré tout. En décembre 2025, un nouveau programme baptisé “Suraggwa” a été lancé à Dakar avec le soutien de la FAO et du Fonds vert pour le climat. À l’échelle régionale, le programme mobilise un financement global de 222 millions de dollars et ambitionne de restaurer 1,27 million d’hectares, de séquestrer 65 millions de tonnes de CO₂ et d’améliorer les conditions de vie de 5,7 millions de bénéficiaires. Une goutte d’eau comparée aux 33 milliards de dollars jugés nécessaires pour tenir l’objectif 2030, mais un signal que les bailleurs internationaux n’ont pas totalement abandonné le navire.
Les chercheurs à l’origine de l’étude sénégalaise proposent une piste concrète pour sortir de l’ambiguïté chronique des bilans : abandonner les indicateurs d’activité (nombre d’arbres plantés, hectares “réservés”) au profit d’indicateurs de résultat mesurés par satellite. Leur recommandation consiste à fixer des objectifs de végétation accrue le long du tracé de la muraille, à surveiller les impacts à distance et à récompenser généreusement les réussites, un modèle pour l’avenir. Reste à savoir si les onze pays concernés, aux moyens et aux priorités très inégaux, accepteront un jour de se soumettre à une évaluation aussi transparente de leurs propres résultats.
Source : sciencepost.fr


