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Dans une salle climatisée de Singapour vivent depuis peu 16 millions de cellules qu’aucun centre de données n’avait jamais hébergées

Dans une salle climatisée de Singapour vivent depuis peu 16 millions de cellules qu'aucun centre de données n'avait jamais...

Vingt racks, une salle climatisée à température et hygrométrie strictement contrôlées, et à l’intérieur, ni processeurs Nvidia ni puces neuromorphiques : des neurones humains vivants, cultivés en laboratoire. Le Biological Data Centre installé au sein du Life Sciences Institute de la National University of Singapore (NUS) héberge désormais seize millions de neurones humains vivants répartis sur vingt unités CL1 de Cortical Labs, consommant entre 850 et 1000 watts au total. Un chiffre dérisoire comparé à la consommation électrique d’un data center classique de même puissance de calcul théorique.

Le projet réunit trois acteurs bien identifiés. Le projet a été lancé par la Yong Loo Lin School of Medicine de la NUS, qui s’est associée à l’opérateur de data centers DayOne et à la start-up de biocomputing Cortical Labs pour développer ce prototype. L’événement de lancement, début août 2026, a réuni environ 80 invités, chercheurs, représentants gouvernementaux et délégations industrielles. Rien d’anodin : c’est la première installation de ce type au monde, décrite comme le premier serveur biologiquement intégré exploité de manière indépendante, hébergé dans une infrastructure conçue et soutenue par DayOne.

À retenir

  • Un centre de données singapourien cultive 16 millions de neurones humains vivants sur des puces électrodes
  • Ces cellules biologiques consomment mille fois moins d’énergie qu’un data center classique de puissance équivalente
  • Mais les neurones meurent régulièrement, posant des défis majeurs avant une industrialisation à grande échelle

Comment seize millions de cellules deviennent un serveur

Chaque unité CL1 embarque environ 800 000 neurones humains cultivés à partir de cellules souches. Le processus de fabrication part loin de la neurologie : les neurones sont reprogrammés à partir de cellules de peau ou de sang de donneurs adultes, transformées en cellules souches pluripotentes induites, puis différenciées en neurones corticaux. Ces cellules ne flottent pas dans un bocal façon science-fiction. Elles reposent sur une puce en silicium équipée d’électrodes, et croissent sur une matrice multiélectrodes (MEA), une puce dotée de 59 canaux d’entrée qui envoie des impulsions électriques sub-milliseconde dans la culture neuronale quand le système fonctionne.

Rester en vie, pour des neurones, ce n’est pas gratuit. Le rack singapourien dépend d’un véritable système de survie miniaturisé : un dispositif dédié qui délivre des doses régulières de sucre, de micronutriments et de tampons de pH, associé à un mélangeur de gaz fournissant du dioxyde de carbone, de l’oxygène et de l’azote. ce serveur mange, respire et a besoin qu’on régule son acidité. Aucune carte graphique du marché n’a jamais eu ce problème.

Ces neurones ne communiquent pas au hasard. Le professeur Rickie Patani, qui dirige le programme de neurobiologie du Life Sciences Institute, souligne que les systèmes wetware peuvent aider les chercheurs à explorer de nouvelles approches de l’apprentissage, de l’adaptation et de la modélisation biologique, en s’appuyant sur l’expertise de l’institut dans la génération de neurones et de cellules gliales cliniquement pertinents à partir de cellules souches. Concrètement, la matrice interprète les signaux électriques renvoyés par la culture cellulaire comme de la puissance de calcul exploitable par du code.

La sobriété énergétique comme argument de vente

Singapour ne fait rien par hasard en matière de data centers. La cité-État a mis en place un cadre réglementaire strict : l’Infocomm Media Development Authority a lancé sa Green Data Center Roadmap en mai 2024, fixant un objectif de PUE (Power Usage Effectiveness) de 1,3 ou moins pour l’ensemble des installations existantes d’ici une décennie, ce qui signifie seulement 30 centimes de surcoût de refroidissement et d’infrastructure pour chaque dollar de calcul. Dans un archipel urbain où l’espace et l’eau sont rares, chaque watt compte double.

Le fondateur de Cortical Labs, Hon Weng Chong, ne s’en cache pas : l’enjeu dépasse la simple curiosité scientifique. Il estime que Singapour a fait comprendre que le prochain chapitre de l’infrastructure numérique devra être construit avec la durabilité au cœur, alors que l’IA passe du statut de nouveauté à celui de nécessité, tout en composant avec les réalités énergétiques et hydriques de la région. Les applications visées ? La découverte de médicaments, la robotique humanoïde, la cybersécurité et la détection de fraude, selon le dirigeant. Rien d’exotique, donc : des cas d’usage bien réels, à condition que la technologie tienne ses promesses au-delà du laboratoire.

Le partenaire industriel, DayOne Data Centers, ne joue pas petit bras non plus. L’opérateur singapourien a levé 4,5 milliards de dollars en série C en juin 2026, visant une valorisation de 20 milliards de dollars. Miser sur des neurones vivants pour économiser de l’électricité, quand on brasse ce type de capitaux, ce n’est pas un pari de laboratoire isolé : c’est un signal envoyé à toute une industrie qui cherche désespérément à limiter sa facture énergétique face à l’explosion de la demande en IA.

Un pari encore fragile, loin d’être industrialisé

Impossible d’ignorer la question qui fâche : ces cellules meurent. Contrairement à une carte électronique qui dure des années, les cellules du CL1 sont vouées à mourir, ce qui impose un renouvellement régulier de la culture. Un rapport de terrain sur le biocomputing publié en 2025 rappelait déjà que le matériau biologique est imprévisible et difficile à contrôler ; la croissance, la stabilité et la reproductibilité des neurones restent des obstacles techniques non résolus. Autant dire que le passage du prototype à une flotte de plusieurs milliers d’unités relève encore de la spéculation.

Singapour n’est pas seule sur ce terrain. Cortical Labs exploite déjà à Melbourne une installation bien plus vaste, où 120 unités CL1 servent une vingtaine de clients payants, surtout des divisions de recherche d’entreprises et des universités qui expérimentent sur la robotique et le jeu vidéo, facturés autour de 300 dollars par unité et par semaine selon certaines sources. En Europe, la start-up suisse FinalSpark explore une voie voisine avec des organoïdes cérébraux depuis Vevey, revendiquant une efficacité énergétique environ un million de fois inférieure à celle des puces numériques, tandis que les Pays-Bas parient plutôt sur des puces neuromorphiques en silicium pour obtenir des gains comparables sans laboratoire de biologie attaché à chaque data center.

Reste une question que personne n’a encore vraiment tranchée : que peut réellement calculer un cerveau de laboratoire, au-delà de jouer à Pong ou à Doom comme l’a démontré Cortical Labs par le passé ? Le pari singapourien mérite d’être suivi de près, ne serait-ce que parce qu’il pose, très concrètement, la question de ce qu’on est prêt à cultiver pour économiser de l’électricité.

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