Un cerf-volant sous-marin de 100 kW vient de battre ses propres records au large des îles Féroé, et le chiffre qui interpelle n’est pas la puissance mais la vitesse de courant nécessaire pour l’atteindre : à peine 1 mètre par seconde, là où une hydrolienne classique reste immobile sous la barre des 2,5 m/s. Minesto, basée à Göteborg, a annoncé le 10 août 2026 un record de production électrique aux îles Féroé avec son dernier prototype : le Dragon 4, un engin ancré au fond du détroit de Vestmannasund depuis plusieurs années déjà.

À retenir

  • Un prototype de cerf-volant sous-marin fonctionne à seulement 1 m/s de courant, quand les hydroliennes traditionnelles exigent 2,5 m/s minimum
  • Le dispositif trace des boucles en forme de huit pour se déplacer plus vite que l’eau elle-même, générant jusqu’à 10 fois plus d’énergie
  • Une première ferme commerciale de six Dragon 12 est prévue en 2027 aux Féroé, avec un potentiel de 200 MW à l’horizon 2035

Un cerf-volant qui vole plus vite que l’eau qui le pousse

Le principe surprend d’abord parce qu’il ne ressemble à aucune hydrolienne traditionnelle. Relié à une ancre au fond de l’océan, l’engin bouge en fonction des courants ce qui permet de produire de l’électricité. Pas de mât fixe, pas de pales qui tournent bêtement dans le courant : l’appareil se comporte littéralement comme un cerf-volant, mais immergé. L’équipe suédoise résume l’idée avec une image parlante : «Lorsque vous faites voler un cerf-volant sur le côté, vous remarquez qu’il vole plus vite – bien plus vite que le vent lui-même ne souffle. Mais au lieu de voler sur une plage, nous volons dans l’océan, car l’eau est près de mille fois plus dense que l’air et l’énergie est donc beaucoup plus concentrée».

Concrètement, l’aile immergée trace des boucles en forme de huit, entraînée par le courant de marée. Equipée d’un gouvernail et entraînée par les courants de marée, l’aile se déplace dans la mer en formant des huit. Ces « loopings » permettent à l’appareil de se déplacer plus vite que le courant et d’accélérer le mouvement de l’eau sur la turbine, produisant à dimensions égales nettement plus d’électricité qu’une hydrolienne stationnaire. Sur le plan physique, le gain vient d’un effet multiplicateur bien documenté : selon les données publiées par le projet européen PowerKite, grâce à ses ailes, la centrale électrique océanique Deep Green «vole» dans l’eau, ce qui augmente la vitesse relative de l’eau, exploitée par la turbine. Les essais menés dès les débuts du projet en Irlande du Nord évoquaient déjà un facteur x10 : le kite vole en formant un huit et se déplace dix fois plus vite que l’eau à laquelle il est attaché. Plus récemment, les analyses indépendantes situent le gain de façon plus nuancée selon les configurations : Minesto’s technology generates 3 to 10 times more power than a static turbine in the same flow.

Cette accélération change la donne pour les zones à faible courant, qui couvrent l’essentiel des littoraux mondiaux. Le projet européen DGIM2 le confirme noir sur blanc : alors que l’énergie marémotrice conventionnelle nécessite des courants rapides de plus de 2,5 mètres par seconde, Deep Green peut fonctionner sur des sites à faible débit, qui couvrent une zone géographique beaucoup plus vaste. Une turbine classique reste inerte quand le courant faiblit près de l’étale de marée ; le cerf-volant, lui, continue de tracer ses huit et de produire.

Le petit Dragon 4 pave la voie au grand Dragon 12

Aux Féroé, deux générations d’appareils cohabitent sur le même site d’essai. Le petit modèle, baptisé Dragon 4, affiche une puissance nominale de 100 kW et sert de laboratoire grandeur nature. Minesto a connecté son cerf-volant marémoteur de 100 kW au réseau des îles Féroé dans le cadre des préparatifs du projet de microgrid ETRIC, générant des données précieuses pour l’installation à venir. Son grand frère, le Dragon 12, joue dans une tout autre catégorie : doté d’une puissance nominale de 1,2 MW, l’appareil, large de 12 mètres et lourd de 28 tonnes, est ancré avec une attache au fond marin, et n’est pas fixe comme une hydrolienne traditionnelle mais bouge selon une trajectoire de vol en forme de 8 propulsée par le courant de marée.

Ce Dragon 12 a d’ailleurs déjà fait ses preuves en conditions réelles : après une longue campagne en mer, le cerf-volant énergétique Dragon 12 (1,2 MW) a été récupéré avec succès après 10 mois dans l’eau à Vestmannasund, une opération réussie qui l’a ramené à terre pour inspection et maintenance. Un bilan technique plutôt rassurant pour un prototype resté immergé aussi longtemps dans les eaux nord-atlantiques, réputées pour leur rudesse.

Direction 2027 : la première ferme commerciale de cerfs-volants marins

L’étape suivante n’a rien d’anecdotique. Le vrai test industriel pour Minesto est prévu pour 2027 avec le projet Hestfjord Dragon Farm, la première ferme marémotrice de cerfs-volants sous-marins au monde. Le principe : installer six Dragon 12 dans un fjord voisin de Vestmannasund, pour une puissance cumulée de 10 mégawatts en phase 1, avec la possibilité d’étendre progressivement jusqu’à 200 mégawatts à horizon 2035. Un chiffre à mettre en perspective : 200 MW, c’est à peu près la puissance d’une petite centrale thermique, mais produite ici sans combustion et sans émission, uniquement grâce au mouvement régulier des marées.

L’enjeu dépasse largement le petit archipel danois. De quoi couvrir la quasi-totalité des besoins électriques des îles Féroé, un archipel de 54 000 habitants qui vise 100 % d’énergie renouvelable en 2030, tout en démontrant la viabilité industrielle de la technologie pour d’autres marchés dans le monde. Sur place, le partenariat avec l’électricien local ne relève pas du simple test : Minesto et SEV ont un accord de collaboration incluant un contrat d’achat d’électricité, à travers lequel SEV s’engage à acheter l’électricité générée par les systèmes de cerf-volant marémoteur de Minesto.

D’autres pays observent déjà l’expérience féroïenne avec attention. Minesto discute actuellement avec plusieurs opérateurs potentiels au Pays de Galles, en Corée du Sud, aux États-Unis, au Japon et en Amérique du Sud, sur des sites où la combinaison de courants marémoteurs modérés et d’un besoin en microgrid isolé rend la solution particulièrement adaptée. La technologie a d’ailleurs déjà été testée hors Féroé : le concept a déjà été testé au large de Holyhead, au Pays de Galles, où le fabricant suédois a déployé un « kite » hydrolien de 500 kW, avec un projet de ferme de 80 MW à la clé.

Reste une inconnue de taille, que les industriels du secteur connaissent bien : la tenue mécanique dans la durée. Un câble qui subit en permanence des flexions à chaque huit tracé, des connecteurs immergés pendant des mois, une génératrice embarquée sur l’aile elle-même plutôt qu’à terre. Le suivi vibratoire évoqué par les ingénieurs de Minesto permet déjà d’anticiper l’usure pièce par pièce, mais c’est justement l’accumulation de campagnes comme celle du Dragon 4 aux Féroé qui dira si cette pieuvre mécanique jaune peut vraiment remplacer, à grande échelle, les hydroliennes qu’elle prétend surclasser.

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