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L’An-225 pesait 640 t et volait seul au monde : détruit en 2022 à Hostomel, son jumeau dort inachevé à 70 % dans un hangar de Kiev depuis 1994

L'An-225 pesait 640 t et volait seul au monde : détruit en 2022 à Hostomel, son jumeau dort inachevé à 70 % dans un hangar...

Un avion unique au monde, capable de soulever 640 tonnes au décollage, gisait carbonisé dans un hangar de Hostomel dès la fin février 2022. Ce que peu de gens savent, c’est qu’un second exemplaire de l’Antonov An-225 existe, ou existait, quelque part à Kiev. Achevé à 70 % à peine, abandonné depuis la chute de l’URSS, ce jumeau silencieux incarne à lui seul toute l’ambition et tout le gâchis d’un programme spatial soviétique jamais mené à son terme.

À retenir

  • Un avion capable de transporter une navette spatiale sur son dos : comment ce projet fou des années 1980 a-t-il vu le jour ?
  • Février 2022 : les circonstances précises qui ont rendu impossible l’évacuation du seul exemplaire en état de vol
  • Un secret enfoui : l’existence depuis 1994 d’un jumeau fantôme, presque achevé, et son destin énigmatique en 2025

Un avion conçu pour porter une navette spatiale sur le dos

L’histoire du Mriya commence dans les années 1980, quand les ingénieurs du bureau Antonov cherchent une solution pour acheminer la navette Bourane et les éléments de la fusée Energia vers le cosmodrome de Baïkonour. Aucune infrastructure terrestre ou maritime ne convenait. La réduction des infrastructures au sol à Baïkonour et le développement de lanceurs lourds avaient rendu nécessaires des transports aériens plus importants. La réponse a été de démesurer un avion déjà colossal, l’An-124, pour en tirer un monstre à six moteurs et 32 roues.

L’appareil est baptisé Antonov An-225 Mriya, du nom ukrainien signifiant « rêve ». Il mesure 84 mètres de long, affiche une envergure de 88,4 mètres et une hauteur de 18,1 mètres. Le 21 décembre 1988, l’avion effectue son premier vol depuis Kiev. Quelques mois plus tard, en mai 1989, il porte Bourane jusqu’au Salon du Bourget, offrant l’une des images les plus spectaculaires de l’histoire de l’aviation. Sa capacité de charge maximale au décollage atteint 640 tonnes, la plus élevée de tout appareil en service. Un seul avion, jamais deux : la voilà, la particularité qui rend ce géant si fascinant.

Hostomel, février 2022 : la destruction du seul exemplaire en état de vol

Quand la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, l’An-225 se trouvait dans son hangar de l’aéroport Antonov à Hostomel, à la périphérie nord-ouest de Kiev, l’une des toutes premières cibles de l’offensive. Un des six moteurs avait justement été démonté pour entretien. Impossible, donc, de faire décoller la bête à temps. Dans les combats qui ont suivi, le hangar a été touché et le Mriya détruit ; l’Ukraine a confirmé la perte le 27 février 2022, et des images de drone ont montré plus tard le fuselage avant calciné et les ailes brisées.

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba, avait alors lâché une phrase devenue symbole de résistance : « Russia may have destroyed our Mriya. But they will never be able to destroy our dream of a strong, free and democratic European state. We shall prevail! » Des accusations de négligence ont visé la direction d’Antonov : des enquêtes ont révélé que l’appareil aurait pu être déplacé en lieu sûr avant l’invasion, des rapports affirmant qu’il était opérationnel et aurait pu être évacué vers un site sécurisé. En avril 2023, plusieurs anciens responsables d’Antonov ont même été inculpés pour n’avoir pas agi malgré les avertissements.

Le jumeau oublié de Sviatoshyn, figé depuis 1994

Voici la partie de l’histoire que la plupart des articles occidentaux passent sous silence. Le programme initial prévoyait la construction de deux exemplaires. Les travaux sur ce second An-225 se sont arrêtés quand l’appareil n’était encore complet qu’à 60-70 %, et le premier Mriya a été retiré du service par Antonov en avril 1994. Depuis, cette carcasse géante, avec sa cellule, sa section centrale et son empennage déjà assemblés, dormait dans un hangar de l’aérodrome de Sviatoshyn, à l’ouest de Kiev, siège de l’usine de production série d’Antonov.

pendant des années, l’entreprise a cherché un investisseur. Selon Gennadiy Silchenko, alors directeur du programme An-225 chez Antonov, achever l’appareil nécessiterait entre 250 et 350 millions de dollars. Une entreprise chinoise avait manifesté un intérêt en 2016, mais les difficultés pour transporter les pièces jusqu’en Chine ont fait échouer l’accord. En 2020, le patron d’Antonov jugeait pourtant le projet économiquement absurde : achever le second Mriya n’aurait aucun sens financier. Le paradoxe est saisissant : un avion capable de transporter cinq chars T-72 en une seule cargaison reste bloqué faute de quelques centaines de millions de dollars, une somme dérisoire à l’échelle d’un budget de défense national.

Reconstruire le rêve : promesses, chiffres et un coup dur récent

Après la destruction de 2022, Volodymyr Zelensky a promis de reconstruire le Mriya comme symbole de résilience nationale. En novembre 2022, Antonov confirmait que les plans de reconstruction étaient en cours, avec un coût estimé à plus de 500 millions de dollars, le projet consistant à récupérer des composants intacts de l’épave et à les intégrer au second fuselage inachevé resté en dormance depuis l’ère soviétique. D’autres estimations, venues d’Ukroboronprom, allaient beaucoup plus loin : plus de 3 milliards de dollars et cinq années de travail selon certaines évaluations préliminaires.

L’élan s’est essoufflé. Dès septembre 2024, Antonov avait mis en pause les travaux jusqu’à la fin des hostilités, reflétant à la fois des contraintes financières et d’autres priorités. Et puis un événement, rapporté par plusieurs médias spécialisés en aviation au printemps 2025, est venu compliquer davantage l’équation. Un incendie majeur à l’aérodrome de Sviatoshyn, confirmé par des images satellites de la NASA, se serait produit dans la nuit du 11 au 12 avril 2025, probablement causé par une frappe russe visant des installations de production de drones militaires. Le hangar concerné, celui-là même qui abritait depuis des décennies le second Mriya, avait été reconverti pour la fabrication de drones de frappe longue portée. Si cette information se confirme pleinement, l’un des derniers espoirs de faire revoler un jour un An-225 se serait envolé dans les flammes, presque trente ans après l’abandon du chantier.

Reste une certitude qui traverse toute cette histoire : deux carcasses géantes, nées du même rêve soviétique de conquête spatiale, ont fini leur existence dans des hangars ukrainiens transformés en cibles militaires. L’ironie n’est pas mince, un avion pensé pour porter des navettes vers les étoiles, réduit à n’être qu’un dommage collatéral d’une guerre terrestre.

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