Deux cents mille neurones humains vivants, cultivés en laboratoire, viennent d’apprendre à jouer à Doom en quelques jours seulement. Ce n’est pas de la science-fiction mais le dernier exploit de Cortical Labs, une biotech australienne qui a discrètement redéfini ce que signifie le mot “ordinateur”. Basée à Melbourne, l’entreprise fait tourner du code directement sur des cellules cérébrales vivantes, et vient d’ouvrir le premier centre de données biologique au monde.
À retenir
- Des cellules cérébrales humaines apprennent à jouer à des jeux vidéo sans processeur traditionnel
- Un ordinateur biologique consomme moins d’énergie qu’une calculatrice de poche
- Les neurones meurent après six mois : quelle est vraiment l’utilité pratique ?
Un ordinateur qui respire, littéralement
Le CL1, c’est le nom de la machine, ressemble à une boîte à chaussures dont la majeure partie du volume est occupée non pas par des processeurs, mais par un système de survie cellulaire. Le système a la taille d’une simple boite à chaussures et le gros de cet espace est occupé par un système de maintien des fonctions vitales des cellules, avec des récipients contenant les neurones et un liquide riche en nutriments pour leur culture. Concrètement, des cellules souches sont reprogrammées à partir de dons de sang, puis transformées en neurones qui colonisent une puce de silicium truffée de microélectrodes.
Le principe de fonctionnement tient en une boucle de dialogue électrique permanent. Le système permet une communication bidirectionnelle : des impulsions électriques stimulent les neurones, et leurs réponses sont enregistrées puis analysées. Un logiciel maison, baptisé Biological Intelligence Operating System, fait le reste. Il exécute un monde simulé et envoie directement aux neurones des informations sur leur environnement ; en réagissant, les neurones influencent en retour ce monde simulé. les cellules ne se contentent pas de calculer, elles apprennent, un peu comme un cerveau apprend à marcher ou à parler.
Ces neurones ne sont pas éternels. Ils finiront par mourir, mais l’environnement et le monde simulé du CL1 permettent de les maintenir en vie jusqu’à six mois. Un délai suffisant pour mener des expériences, mais qui pose une question pratique évidente : il faudra sans cesse régénérer les cultures. C’est le prix à payer pour du calcul biologique, une contrainte qu’aucun processeur en silicium ne connaît.
De Pong à Doom, en passant par un data center à Melbourne
L’histoire ne date pas d’hier. Dès 2021, les équipes de Cortical Labs avaient fait jouer une culture de neurones à Pong. Le CL1, lui, a été officiellement lancé en mars 2025 à Barcelone, lors du Mobile World Congress, sous l’appellation “Synthetic Biological Intelligence”. Un an plus tard, l’exploit s’est répété en beaucoup plus spectaculaire : la startup a révélé que les neurones de ses systèmes CL1 avaient été entraînés à jouer au jeu de tir Doom, un achievement rendu possible après l’ouverture de son infrastructure cloud en accès anticipé fin 2025, notamment lors d’un hackathon organisé par l’université Stanford, où le développeur Sean Cole a travaillé avec l’équipe de Cortical Labs pour apprendre aux neurones à jouer en l’espace de quelques jours.
Mais le vrai tournant s’est joué à Melbourne. Millions de neurones humains alimentent désormais un nouveau centre de données, le premier au monde à fonctionner sur des cellules cérébrales vivantes : le “Bio Data Centre” prototype contient 120 ordinateurs biologiques CL1, chacun renfermant environ 200 000 cellules cérébrales interfacées sur des puces de silicium après transformation de sang donné en cellules souches puis en neurones. Un projet jumeau démarre à Singapour. Le projet à Singapour, mené avec le partenaire DayOne Data Centers, débutera par une phase de validation à l’École de Médecine de l’Université Nationale, avant un déploiement potentiel pouvant atteindre 1 000 unités.
L’argument massue reste énergétique. Un data center classique carbure aux dizaines, voire centaines de mégawatts, pour entraîner des modèles d’IA toujours plus gourmands. Ici, l’empreinte énergétique et matérielle compacte du CL1 pourrait le rendre attractif pour des expériences prolongées : un rack d’unités CL1 consomme entre 850 et 1 000 watts, nettement moins que les dizaines de kilowatts requis par un data center classique faisant tourner des charges de travail d’IA. Le fondateur de l’entreprise résume la promesse sans détour : “chaque unité CL1 consomme moins d’énergie qu’une calculatrice de poche”, aurait-il déclaré selon Bloomberg. De quoi faire rêver quiconque a déjà reçu une facture d’électricité liée à un serveur maison.
Vendu 35 000 dollars, mais pour quoi faire exactement ?
Le CL1 n’est pas un gadget de labo réservé aux initiés. Les premières 115 unités ont commencé à être expédiées à l’été 2025 à 35 000 dollars pièce, ou 20 000 dollars lorsqu’achetées par racks de 30 unités, avec en complément un service cloud de “wetware-as-a-service” facturé 300 dollars par semaine et par unité pour un accès distant aux cultures cellulaires maison. L’idée : démocratiser l’accès à ce type de calcul biologique sans obliger chaque chercheur à monter son propre laboratoire de culture cellulaire.
Les applications visées touchent d’abord la recherche biomédicale. Le CL1 pourrait être utilisé en modélisation de maladies et en découverte de médicaments avant d’expirer au bout de six mois. Le neuroscientifique Karl Friston, de l’University College London, résume bien la nuance à garder en tête sur cette technologie : “le véritable cadeau de cette technologie ne s’adresse pas à l’informatique. C’est plutôt une technologie habilitante qui permet aux scientifiques de mener des expériences sur un petit cerveau synthétique.” jouer à Doom est une vitrine spectaculaire, mais l’enjeu réel se situe du côté de la pharmacologie et de la compréhension du cerveau, pas d’un remplacement des puces Nvidia dans les data centers de demain.
Reste une question que la communauté scientifique commence tout juste à formuler à voix haute : à qui appartiennent ces neurones cultivés à partir de dons de sang, une fois intégrés dans une machine commerciale et louée à la semaine ? Le débat éthique sur les droits liés au matériel génétique utilisé dans ces “bio-ordinateurs” ne fait que débuter, et il promet d’être aussi disputé que les performances techniques de la machine elle-même.
Source : sciencepost.fr

