Un simple coup d’œil à une carte du réseau électrique européen suffit à comprendre le problème : toutes les lignes convergent vers le continent, sauf une. L’Irlande ne dispose à l’heure actuelle d’aucune liaison électrique directe avec l’Europe continentale. Le pays reste raccordé au marché de l’énergie via deux câbles sous-marins, mais tous deux passent par la Grande-Bretagne, qui n’appartient plus à l’Union européenne depuis 2020. Résultat : Dublin partage la monnaie, les règles bancaires et la politique agricole commune avec ses 26 partenaires, mais son électricité, elle, transite d’abord par un pays tiers.
À retenir
- Depuis le Brexit, l’Irlande est techniquement isolée du réseau électrique continental européen
- Ses deux connexions existantes passent par le Royaume-Uni, créant une vulnérabilité géopolitique inédite
- Le Celtic Interconnector pourrait mettre fin à cet isolement, mais accumule les retards
Une île déjà isolée, que le Brexit a coupée un peu plus
Avant même le référendum britannique, l’Irlande vivait déjà en vase clos électrique. La capacité d’interconnexion de l’Irlande s’élève actuellement à 500 MW via une seule connexion au marché britannique. Deux infrastructures assurent cette liaison : l’East West Interconnector, qui relie environ 260 kilomètres de câble entre Portan en Irlande et Shotton au Pays de Galles, dont 186 km sous la mer, et le Moyle Interconnector, qui connecte l’Irlande du Nord à l’Écosse.
Techniquement, tant que le Royaume-Uni faisait partie du marché intérieur de l’énergie, ces câbles servaient indirectement de porte d’entrée vers le réseau continental. Le Brexit a changé la donne. L’Irlande est actuellement membre du marché intérieur de l’énergie de l’UE, mais depuis le Brexit sa connexion doit passer par la Grande-Bretagne, qui n’en fait plus partie. À cause du Brexit, les interconnexions entre la Grande-Bretagne et le marché intérieur de l’énergie impliquent désormais des arrangements commerciaux plus complexes. l’électricité irlandaise transite officiellement par un territoire extérieur à l’UE avant de pouvoir, éventuellement, rejoindre le continent. Une bizarrerie géopolitique qui n’a rien d’anodin : en cas de tension commerciale ou de nouvelle friction post-Brexit, c’est la sécurité énergétique d’un État membre de l’UE qui se retrouve otage d’un pays tiers.
Bruxelles avait anticipé le problème dès 2019. Un règlement européen a été adopté en vue d’assurer de nouvelles liaisons entre l’Irlande et les autres pays de l’UE dans le corridor du réseau central mer du Nord-Méditerranée, au cas où le Royaume-Uni quitterait l’UE sans accord négocié. Le texte visait avant tout les infrastructures de transport, mais il illustre bien l’inquiétude qui régnait déjà à l’époque : sans filet de sécurité, l’Irlande risquait de se retrouver coupée du continent.
Le Celtic Interconnector, le chantier qui devait tout résoudre en 2026
La réponse porte un nom : le Celtic Interconnector. Ce câble sous-marin doit relier un poste électrique de Knockraha en Irlande à celui de La Martyre en France, sur 575 km de câbles dont 500 km immergés, avec une capacité de 700 MW suffisante pour alimenter 450 000 foyers. Porté conjointement par EirGrid et RTE, le projet a été qualifié sans détour par la Commission européenne : il doit mettre fin à l’isolement de l’Irlande vis-à-vis du système électrique de l’Union et garantir une liaison fiable et à haute capacité.
Le coût, lui, a doublé en cours de route. Le coût total de l’interconnexion Celtic est de 1,623 milliard d’euros, contre une estimation de 930 millions d’euros en 2019. Le projet a tout de même obtenu une contribution de 537,6 millions d’euros du fonds européen Connecting Europe Facility, preuve de son statut prioritaire aux yeux de Bruxelles.
Sur le terrain, les choses avancent, mais lentement. Selon les derniers points d’étape, environ 500 personnes travaillent désormais dans les eaux irlandaises et françaises pour livrer ce projet énergétique transfrontalier, tandis que la construction des stations de conversion des deux côtés est en grande partie achevée. Le dernier câble terrestre a été posé en avril 2026 à Youghal, dans l’est du comté de Cork, à l’endroit où le câble marin touche terre. Un chantier titanesque, mais qui accumule les retards depuis son lancement.
Un rendez-vous manqué, repoussé à 2028
Annoncé pour 2026 depuis des années, le Celtic Interconnector ne sera finalement pas prêt cette année. Sur son site internet, EirGrid indique désormais que la date de mise en service du projet est attendue pour le quatrième trimestre 2028. Un glissement de calendrier qui n’a rien de cosmétique : ce retard renforce la dépendance de l’Irlande au gaz importé pour la production d’électricité, dans un contexte où les prix de l’énergie restent sous tension.
Au Dáil, l’assemblée irlandaise, l’absence de clarté gouvernementale a even suscité l’agacement des élus. Des débats récents n’ont pas permis d’obtenir de clarté de la part du gouvernement sur la date d’achèvement prévue du Celtic Interconnector, un flou jugé préoccupant par plusieurs parlementaires. Le parallèle avec l’éolien offshore, dont les échéances ont elles aussi glissé, alimente un climat de scepticisme sur la capacité de l’Irlande à tenir ses engagements énergétiques dans les temps.
Pourquoi ce câble compte plus qu’un simple fil électrique
Au-delà de la symbolique, l’enjeu est concret. Une fois opérationnel, le câble permettra à l’Irlande d’exporter son surplus d’électricité éolienne, particulièrement abondant sur la façade atlantique, et d’importer en retour de l’énergie nucléaire française lors des pics de demande ou des jours sans vent. Les jours de calme plat ou de forte demande, l’Irlande pourra s’approvisionner en France, où le nucléaire fournit une alimentation stable, ce qui rendra le pays, jusque-là largement isolé, beaucoup plus flexible et résilient. Un vrai changement de paradigme pour une île qui a longtemps dû composer seule avec les caprices de sa météo.
D’ici là, l’Irlande reste un cas unique dans l’Union : vingt-sept pays autour de la table, et un seul dont l’électricité doit encore faire un détour par un territoire non-membre pour espérer rejoindre le réseau continental. Un rappel utile que le Brexit continue, six ans après sa mise en œuvre, de produire des effets concrets et parfois inattendus sur des sujets aussi vitaux que l’approvisionnement énergétique.
Sources : celticinterconnector.eu | connaissancedesenergies.org


