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Fini le rack de silicium qui avale des mégawatts : à Singapour, ce qui vient de le remplacer tient sur 20 kW et n’a rien d’électronique

Fini le rack de silicium qui avale des mégawatts : à Singapour, ce qui vient de le remplacer tient sur 20 kW et n'a rien d...

Vingt unités montées en rack, quelques centaines de watts au compteur, et strictement aucun transistor dans la boucle de calcul : c’est ce qui vient d’être branché à Singapour, dans les laboratoires de la Yong Loo Lin School of Medicine de la National University of Singapore. Pas une puce photonique, pas un accélérateur exotique en silicium : des neurones humains vivants, cultivés en laboratoire, connectés à des puces via des microélectrodes. Le déploiement d’un système de calcul biologique CL1 à 20 unités, le premier rack de serveurs intégrant du biologique à être exploité de façon indépendante au monde, fait entrer la technologie de Cortical Labs dans un environnement de recherche actif à NUS Medicine, hébergé dans une infrastructure conçue par l’opérateur de data centers DayOne.

À retenir

  • Un rack entier de calcul biologique consomme moins d’électricité qu’un ordinateur de bureau classique
  • Des neurones humains vivants jouent à Doom et répondent à des stimuli en temps réel via des microélectrodes
  • Trois entreprises développent cette technologie dans le monde, mais les performances réelles restent à démontrer

Un rack qui ne consomme presque rien

Cortical Labs évalue la consommation de chaque CL1 à environ 25 watts et celle d’un rack complet à 800-1 000 watts, soit à peu près l’appétit électrique de quelques ordinateurs de bureau. Une précision s’impose ici, et elle est révélatrice de l’engouement médiatique autour du projet : plusieurs médias, dont Data Center Dynamics, avaient d’abord annoncé une consommation de 20 kilowatts pour le rack singapourien. Cette version, publiée par Data Center Dynamics et reprise ailleurs, confondait en réalité la consommation d’un rack complet avec celle d’une seule unité ; Cortical Labs confirme que chaque CL1 tire environ 25 watts et qu’un rack en tire 800 à 1 000. la réalité est encore plus spectaculaire que le chiffre qui a circulé : on est sous la barre du kilowatt, là où un rack de serveurs classique tourne à plusieurs kilowatts, et un rack d’IA à haute densité peut dépasser la centaine.

Le calcul se fait littéralement dans de la matière vivante. Le calcul biologique utilise des neurones vivants issus de cellules souches et connectés à du matériel en silicium pour traiter l’information ; les neurones reçoivent des signaux électriques, y répondent et s’adaptent avec le temps. Rien à voir, donc, avec la photonique ou les puces optiques dont on entend parler ailleurs dans l’industrie : ici, le substrat de calcul est organique, cultivé, nourri, et il finit par vieillir.

De DishBrain à CL1 : dix ans de neurones sur silicium

Le CL1 n’est pas né de rien. C’est une version évoluée d’un ordinateur biologique déjà présenté par Cortical Labs sous le nom de DishBrain, qui comptait 800 000 neurones humains et de souris sur une puce CMOS et avait appris seul à jouer à Pong. La version commerciale a depuis progressé : le CL1 est capable de naviguer dans des jeux nettement plus complexes comme Doom, tout seul. Le tout tourne sous un logiciel propriétaire, le biOS, ou Biological Intelligence Operating System, qui fait le lien entre les neurones et les tâches qu’on leur demande d’exécuter, une fois les cellules cultivées sur la puce en silicium qui envoie et reçoit des impulsions électriques dans la structure neuronale.

Cortical Labs ne vend pas seulement des racks : l’entreprise loue aussi du temps de calcul biologique à distance. Via le Cortical Cloud, sous un modèle baptisé Wetware-as-a-Service, des chercheurs du monde entier peuvent déployer du code directement sur les réseaux neuronaux vivants et en tester les performances, pour 300 dollars par unité et par semaine. Il y a quelque chose d’assez vertigineux à imaginer un laboratoire à l’autre bout du monde envoyer une requête à un amas de neurones humains cultivés dans une boîte à Singapour, mais c’est déjà une offre commerciale, pas un exercice de style académique.

Pourquoi Singapour, et pourquoi maintenant

Le contexte énergétique explique en grande partie l’empressement. La consommation électrique mondiale des centres de données devrait à peu près doubler, passant de 485 TWh en 2025 à environ 950 TWh d’ici 2030 selon les dernières perspectives 2026 de l’Agence internationale de l’énergie, et l’électricité consommée par les data centers dédiés à l’IA devrait tripler sur la même période. Singapour, cité-État exigüe où chaque mégawatt de data center se négocie âprement, a été sélective sur l’ajout de nouvelle capacité, son second programme d’allocation, lancé en décembre 2025, ayant rendu disponibles au moins 200 mégawatts, avec potentiellement plus de capacité liée à des voies énergétiques vertes et innovantes. Dans ce contexte, un rack qui tourne à moins d’un kilowatt attire forcément l’attention, même s’il ne remplace encore rien à grande échelle.

DayOne, l’opérateur derrière le projet, n’est pas un acteur marginal. La société, qui a bouclé une levée de série C de 4,5 milliards de dollars valorisant l’entreprise à 20 milliards de dollars en juin 2026, voit dans le biologique un axe de diversification et pas juste une vitrine scientifique. Les ambitions de déploiement le confirment : le site de Melbourne doit accueillir 120 unités CL1, tandis que DayOne prévoit d’en déployer jusqu’à 1 000 à Singapour.

Ce que le rack ne dit pas encore

Reste une question que personne, pour l’instant, ne sait vraiment répondre : ce rack biologique calcule-t-il réellement quelque chose d’utile, comparé à un GPU ? NUS et Cortical Labs n’ont publié aucun repère de charge de travail équivalente comparant la performance de calcul utile du CL1 à celle des GPU ou d’autres processeurs. Consommer peu n’a de sens que si l’on produit quelque chose en échange, et pour l’instant, la démonstration reste surtout qualitative : jouer à un jeu vidéo, réagir à des stimuli, s’adapter dans le temps.

Il y a aussi la question de la maintenance biologique, littéralement. Les 16 millions de neurones humains vivants répartis sur les 20 unités CL1 fonctionnent à 850-1 000 watts au total, mais ils doivent être nourris, maintenus en vie, et leur durée de vie de six mois pose la question de la logistique de remplacement des cellules à mesure que le système vieillit. Singapour n’est d’ailleurs pas seule sur ce terrain : trois entreprises dans le monde développent ce type de calcul biologique à base de neurones vivants, FinalSpark en Suisse depuis 2014, Koniku aux États-Unis depuis 2015, et Cortical Labs en Australie depuis 2020. Un secteur naissant, donc, qui compte encore ses acteurs sur les doigts d’une main — mais qui vient, avec ce rack singapourien, de faire un pas de plus vers l’usage commercial plutôt que la simple curiosité de laboratoire.

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