Neuf millions d’habitants, 170 kilomètres de long, 500 mètres de haut : voilà les chiffres qui devaient faire de « The Line » la ville la plus spectaculaire jamais construite. Cinq ans après son lancement en grande pompe, le bilan tient sur une poignée de kilomètres. À l’horizon 2030, seuls 2,4 km de fondations auront réellement sorti de terre, contre les 170 km annoncés. L’écart entre la promesse et la réalité résume à lui seul le fiasco industriel que traverse le mégaprojet saoudien NEOM.
À retenir
- De 170 km promis à seulement 2,4 km réalisés en neuf ans : quel écart géant ?
- Le budget initial de 1,6 billion a-t-il vraiment atteint 8,8 billions de dollars ?
- Pourquoi le fonds souverain saoudien a-t-il soudainement suspendu la construction ?
Une promesse pharaonique lancée en 2021
Tout commence en janvier 2021, lorsque le prince héritier Mohammed ben Salmane dévoile son projet le plus audacieux. Un belt de 170 km de communautés futures hyper-connectées, une ville durable construite autour de la nature, sans voitures et sans routes. Le concept, littéralement une ligne, devait s’imposer comme une ville miroir conçue pour empiler la densité de Manhattan dans un seul corridor vertical, devenant le symbole déterminant du plan Vision 2030 à plusieurs milliers de milliards de dollars du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.
Concrètement, l’architecture retenue tenait de la science-fiction pure : une ville mesurant 170 kilomètres de long, 200 mètres de large et 500 mètres de haut, ce qui en ferait le 12ᵉ plus haut gratte-ciel du monde. À terme, la densité prévue devait atteindre 260 000 personnes par kilomètre carré, un chiffre qui dépasse celui des villes existantes. De quoi loger l’équivalent de la population de Londres dans une bande de béton et de verre traversant le désert de Tabuk. Le budget initial, lui, s’annonçait déjà colossal : autour de 500 milliards de dollars pour l’ensemble du développement NEOM.
La chute des ambitions, kilomètre par kilomètre
Les premiers signaux d’alarme datent d’avril 2024. Bloomberg et le Wall Street Journal révèlent alors que la première phase avait été réduite de 170 kilomètres à seulement 2,4 kilomètres. Dans le même mouvement, le royaume revoit ses ambitions à la baisse, redessinant la zone de 170 km à 2,4 km, et anticipe désormais moins de 300 000 résidents d’ici 2030, loin, très loin, du million et demi promis initialement.
La suite ressemble à une fuite en avant chiffrée. En octobre 2024, une nouvelle feuille de route émerge : Riyad prévoit d’achever un segment central de 5 kilomètres d’ici 2030, tandis que l’achèvement complet des 170 kilomètres est repoussé à 2045. Un calendrier qui suppose une prouesse mathématique difficile à croire, puisque achever 5 kilomètres en six ans quand 2,4 kilomètres ont pris neuf ans, puis 165 kilomètres dans les quinze années suivantes, exige une accélération d’environ six fois le rythme actuel, soutenue pendant une décennie et demie. Autant dire : mission quasi impossible avec les moyens actuels.
Le coup de grâce financier tombe en 2025. Un audit interne, présenté au conseil d’administration de NEOM et révélé par le Wall Street Journal, chiffre l’ampleur du dérapage : le budget de The Line, initialement fixé à 1,6 billion de dollars en 2021, était passé à environ 4,5 billions selon une estimation interne l’année suivante, avant d’atteindre 8,8 billions de dollars fin 2025, un montant qui dépasserait n’importe quel projet d’infrastructure urbaine jamais recensé. Le 16 septembre 2025, le fonds souverain saoudien (PIF) tranche : la construction de The Line est suspendue jusqu’à nouvel ordre, avec seulement 2,4 kilomètres de travaux de fondation achevés sur les 170 kilomètres prévus.
Pourquoi le rêve s’est enrayé
Derrière les chiffres, une réalité plus prosaïque : construire un gratte-ciel horizontal de 170 km n’a jamais été testé à cette échelle. Livrer eau, électricité, déchets et transports le long d’un corridor de 170 km bouleverse les hypothèses de densité sur lesquelles reposent les villes classiques ; le transport à grande vitesse linéaire est techniquement possible, mais la longueur et la redondance nécessaires à la résilience font vite grimper les coûts. l’idée séduisait sur le papier, mais se heurtait à des contraintes d’ingénierie que même les bureaux d’études les plus optimistes n’avaient pas anticipées.
Le climat interne, lui aussi, s’est dégradé. Le départ abrupt du directeur général historique Nadhmi al-Nasr en novembre 2024 a laissé derrière lui un héritage marqué par des allégations d’abus, un documentaire d’ITV affirmant que 21 000 ouvriers seraient morts depuis le lancement de la Vision 2030, certains témoignant de quarts de 16 heures pendant des semaines. Ajoutez à cela la chute des prix du pétrole : en juillet 2025, le fonds souverain, confronté à une liquidité tendue et des cours du pétrole autour de 71 dollars le baril, a fini par lever le pied. Résultat, le gouffre financier ne pouvait plus être comblé par la seule manne pétrolière.
Face à cette réalité, NEOM a même discrètement retouché sa communication. Un porte-parole a assuré à l’agence AGBI que « nous mettons régulièrement à jour nos plateformes numériques pour améliorer l’expérience utilisateur, et cela ne doit pas être interprété comme un changement de notre vision à long terme ». Une manière élégante de dire que le site internet du projet a fini par rattraper la réalité du chantier, plutôt que l’inverse.
Ce qu’il reste vraiment du chantier
Sur le terrain, quelques traces concrètes subsistent malgré la suspension. Le premier segment côtier, où des travaux de fondation et de construction verticale précoce ont eu lieu, ainsi que le stade de la Coupe du monde de football 2034, que NEOM avait prévu d’inclure dans la première phase du projet, suspendu à environ 350 mètres au-dessus du sol. La question de savoir si ce stade pourra être achevé à temps pour le Mondial reste, à ce jour, entièrement ouverte. De 9 millions d’habitants annoncés à quelques centaines de milliers, puis à un stade de football suspendu dans le vide : The Line offre sans doute la démonstration la plus spectaculaire de ce qui sépare une maquette de rendu 3D d’un chantier réel.
Sources : lepetitjournal.com | agbi.com


