Trois pieds mécaniques sectionnés, un ressort qui pousse doucement, et la fin d’un compagnonnage de huit ans. Le 3 septembre 2026, à 200 millions de kilomètres de la Terre, la sonde BepiColombo a largué son module de transfert, libérant les deux orbiteurs scientifiques qui doivent désormais se placer, seuls, autour de Mercure. Le compte à rebours est lancé : tout se joue avant la fin de l’année.

À retenir

  • Une séparation autonome effectuée sans intervention humaine à plus de 200 millions de kilomètres
  • Trois largages en cascade programmés entre novembre et décembre 2026 : chacun irréversible
  • Mercure, la planète la moins explorée du système solaire interne, révélera enfin ses secrets grâce à deux missions complémentaires

Un divorce orchestré à 63 millions de kilomètres du Soleil

La manœuvre s’est déroulée en toute autonomie, sans intervention humaine possible vu le délai de communication. À cause de la distance colossale de plus de 200 millions de kilomètres séparant alors l’engin de la Terre, les signaux radio ont mis environ 11 minutes et demie à atteindre la Terre. Impossible donc de piloter l’opération en direct : la sonde a dû tout exécuter seule, selon un scénario écrit des années à l’avance.

Concrètement, la coupure des liaisons mécaniques s’est effectuée via des actionneurs non explosifs, qui ont libéré des ressorts tendus pour repousser doucement le module à une vitesse relative d’environ 40 cm/s. Une vitesse de tortue à l’échelle spatiale, mais suffisante pour écarter définitivement les deux ensembles. Geraint Jones, chef de projet scientifique de la mission, a résumé la scène auprès de l’AFP en évoquant une séparation à 40 cm par seconde, laissant les deux entités relativement proches au regard de l’immensité de l’espace.

Le lieu choisi pour l’opération n’a rien d’anodin. Cette manœuvre s’est déroulée à une distance de 63 millions de kilomètres du Soleil, soit moins de la moitié de la distance qui sépare la Terre de notre étoile, dans une zone caractérisée par des températures extrêmes et un rayonnement solaire intense. Ignacio Tanco, responsable des opérations pour l’ESA, a comparé cette étape à un véritable lancement d’un nouvel engin spatial, tant les risques techniques étaient élevés à cette distance du Soleil, où la chaleur et le rayonnement solaire mettent les instruments à rude épreuve. Autant dire que personne, à Darmstadt, n’a dormi tranquille cette nuit-là.

Huit ans de voyage, dix milliards de kilomètres au compteur

Pour comprendre l’enjeu de ce largage, il faut revenir au point de départ. BepiColombo a décollé le 20 octobre 2018 depuis Kourou, en Guyane française, à bord d’une fusée Ariane 5. Depuis, l’engin a accompli un périple hors norme : elle a parcouru près de dix milliards de kilomètres en s’appuyant sur neuf survols rapprochés, un de la Terre, deux de Vénus et six de Mercure elle-même, afin de freiner peu à peu et de se laisser capturer par la gravité de la planète. Rejoindre Mercure demande en effet un effort contre-intuitif : atteindre Mercure demande en réalité davantage d’énergie que de s’éloigner vers les planètes externes, car la sonde doit lutter contre l’énorme attraction gravitationnelle du Soleil.

Le module désormais largué n’était pas un simple bagage encombrant. Ce parcours a également été soutenu par une propulsion électrique ionique continue, éteinte définitivement le 15 juin 2026 avant la séparation du 3 septembre. Pendant huit ans, ce moteur discret a grignoté patiemment la vitesse excessive de la sonde, freinage indispensable pour ne pas s’écraser sur Mercure ou repartir en dérive solaire. La mission devait initialement toucher au but bien plus tôt : initialement prévue fin 2025, la mise sur orbite autour de Mercure n’a lieu finalement que fin 2026 suite à un souci de propulsion. Un an de retard qui n’enlève rien au caractère spectaculaire de l’entreprise.

Le vrai rendez-vous : novembre et décembre

La séparation du 3 septembre n’était qu’un prologue. Le calendrier communiqué par l’équipe de mission est précis : le vaisseau spatial composite entrera en orbite autour de Mercure le 21 novembre 2026, et MPO et Mio se sépareront les 9 et 10 décembre 2026. Deux dates à cocher sur le calendrier des passionnés d’astronomie, car chacune comporte sa part de risque.

Le détail des opérations, publié par les équipes de la mission, éclaire la complexité de la chorégraphie orbitale à venir : le 21 novembre 2026, MPO et Mio, toujours empilés l’un sur l’autre, entrent sur une orbite polaire autour de la planète ; les 9-10 décembre 2026, MPO libère Mio sur sa dernière orbite polaire elliptique ; puis le 16 décembre 2026, MPO libère le pare-soleil de Mio (MOSIF) et descend sur sa propre orbite à l’aide de ses propulseurs. Trois largages en cascade, chacun irréversible, chacun nécessitant une précision d’horloger. Une fois les deux sondes stabilisées, la science pourra enfin commencer : la phase scientifique proprement dite débutera en avril 2027.

Les deux engins n’ont pas la même mission une fois séparés. MPO cartographiera la surface et l’exosphère de Mercure, tandis que Mio se concentrera sur l’étude de sa magnétosphère. Ensemble, ils devront identifier la composition, l’état de son noyau, ainsi que la provenance de son champ magnétique rarissime. Un partage des tâches logique : difficile d’étudier à la fois les roches et les champs magnétiques avec un seul jeu d’instruments.

Pourquoi Mercure reste la grande oubliée

Ce qui rend l’enjeu si fort, c’est la rareté de l’exercice. Seules deux sondes l’ont approchée avant BepiColombo : Mariner 10 dans les années 1970, puis MESSENGER entre 2011 et 2015. La planète la plus proche du Soleil demeure ainsi la moins explorée de tout le Système solaire interne, qui inclut Mercure, Vénus, la Terre et Mars. Un comble pour notre plus proche voisine intérieure, quand Mars a déjà accueilli des dizaines de missions.

La difficulté tient aussi à un environnement proprement infernal. BepiColombo va effectuer, pendant plusieurs mois, plusieurs opérations à haut risque dans l’environnement extrême de la planète, soumise à des températures allant de -180 à 450°C et à des rayonnements solaires intenses. Aucun instrument terrestre n’a jamais été conçu pour encaisser un tel écart thermique en continu, ce qui explique en partie pourquoi il aura fallu attendre huit ans de croisière avant même de songer à l’insertion orbitale.

Reste un détail amusant sur l’origine du nom de la mission : elle rend hommage à Giuseppe «Bepi» Colombo (1920-1984), mathématicien et ingénieur de l’université de Padoue, qui a calculé la manœuvre d’assistance gravitationnelle ayant permis à la sonde américaine Mariner 10 de survoler Mercure à plusieurs reprises dans les années 1970. Un clin d’œil transmis d’une génération de sondes à l’autre, et un pari qui, cette fois, mise sur deux paires d’yeux plutôt qu’une seule pour percer les secrets de la planète la plus chaude et la plus incomprise du système solaire.

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