Depuis juillet 1976, une carcasse d’acier de 700 mètres de long et 150 mètres de haut se dresse au cœur de la zone d’exclusion de Tchernobyl. Le radar Duga est une antenne abandonnée massive s’étendant sur environ 700 mètres de longueur et 150 mètres de hauteur près de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Sa puissance était telle qu’un simple récepteur radio à ondes courtes pouvait la capter à l’autre bout du globe, semant la confusion chez des millions d’auditeurs qui ne comprenaient pas d’où venait ce tapotement métallique obsédant.
À retenir
- Un radar antiatomique soviétique si puissant qu’il a affolé les ondes radio de la planète entière pendant une décennie
- Les Soviétiques l’ont caché en le déguisant en colonie de vacances sur les cartes, avec un faux arrêt de bus pour faire croire aux voyageurs qu’ils se trompaient de route
- Son signal mystérieux a perturbé l’aviation civile, les télécommunications et même les postes de télévision domestiques en Europe, sans que personne ne sache d’où il provenait
Une antenne géante déguisée en colonie de vacances
Les Soviétiques travaillaient depuis les années 1960 sur des radars d’alerte précoce pour leurs systèmes antibalistiques, mais la plupart de ces dispositifs fonctionnaient en visée directe et ne pouvaient fournir d’alerte que dans les secondes ou minutes suivant un tir. Le réseau de satellites d’alerte n’étant pas encore fiable, Moscou a misé sur une technologie radicalement différente : le radar transhorizon, capable de « voir » au-delà de la courbure terrestre en exploitant les réflexions de l’ionosphère.
Le secret entourant le projet frôlait l’absurde. Sur les cartes soviétiques, le radar Duga était indiqué comme une colonie de vacances pour enfants. Mieux encore, un faux arrêt de bus a été construit uniquement pour tromper ceux qui empruntaient cette route, leur faisant croire qu’elle menait à une colonie de vacances estivale, alors qu’elle menait en réalité à l’antenne radar top secrète de Duga-1, un arrêt toujours visible aujourd’hui, orné d’un ours mascotte des Jeux olympiques de Moscou de 1980. Difficile d’imaginer plus grand écart entre l’apparence et la réalité militaire du site.
Le « pic-vert russe » qui a affolé les ondes du monde entier
À un moment de l’année 1976, quelque chose d’étrange s’est produit sur les ondes courtes. Un nouveau signal radio, puissant, a été détecté simultanément dans le monde entier, et rapidement surnommé « le Pic-Vert » par les opérateurs de radio amateur. Le bruit, répétitif et métallique, rappelait le martèlement d’un oiseau contre un tronc, d’où son nom. Personne, en dehors du cercle très fermé de l’armée soviétique, ne savait alors ce qu’il se passait vraiment.
La puissance émise donnait le vertige. La puissance de transmission de certains émetteurs du Pic-Vert était estimée à 10 mégawatts en puissance isotrope rayonnée équivalente. Concrètement, cela suffisait pour perturber bien plus que la simple écoute radio amateur : le signal était si incroyablement fort qu’il interférait avec les communications de l’aviation commerciale et maritime, les communications civiles et perturbait même les diffusions télévisées. Certains témoignages évoquent même des interférences captées sur des lignes téléphoniques non blindées en Europe et à travers des postes de télévision domestiques, preuve que ce vacarme électronique ne connaissait aucune frontière.
Face à cette nuisance permanente, l’industrie a dû s’adapter. Le phénomène est devenu une telle nuisance que certains récepteurs, comme les radios amateurs et les téléviseurs, ont commencé à intégrer des « Woodpecker Blankers » dans leurs circuits pour filtrer l’interférence. Des radioamateurs excédés sont même allés plus loin : ils ont tenté de brouiller le signal en transmettant des ondes continues synchronisées à la même fréquence de répétition, et ont formé un club appelé le « Russian Woodpecker Hunting Club ». Une chasse au signal fantôme, menée par des passionnés du monde entier, qui a duré plus d’une décennie sans qu’aucune explication officielle ne soit donnée par l’URSS.
Comment un radar pouvait « voir » derrière l’horizon
Le principe technique repose sur une astuce physique aussi élégante que redoutable. Le fonctionnement du système d’alerte précoce reposait sur l’idée que les bandes radio à ondes courtes peuvent être réfléchies par l’ionosphère, ce signal réfléchi permettant une détection au-delà de l’horizon et identifiant des objets jusqu’à 4 500 kilomètres du radar. Concrètement, le signal transmis selon un angle atteignait l’ionosphère, y était réfléchi puis revenait au sol, qui le renvoyait à nouveau vers le ciel ; en théorie, les panaches laissés par un missile balistique en vol devaient renvoyer le signal vers l’antenne réceptrice. Un jeu de ricochets radioélectriques à l’échelle planétaire, pensé pour repérer un tir de missile américain plusieurs minutes avant qu’il n’atteigne le territoire soviétique.
Le dispositif ne se limitait pas à une seule antenne : Duga-1 exploitait deux antennes, l’une réceptrice et l’autre émettrice, distantes de 60 kilomètres l’une de l’autre, l’émetteur étant situé dans la ville militaire de Lioubetch-1, dans le nord de l’Ukraine. C’est cette gigantesque structure réceptrice, plantée dans la forêt près de la centrale, que l’on visite aujourd’hui.
Le silence après la catastrophe
Le destin de Duga bascule brutalement le 26 avril 1986. Alors que le système devait être modernisé, le son du Pic-Vert s’est tu le 26 avril 1986, au moment où le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé. L’antenne, trop proche du site sinistré, se retrouve figée dans une zone désormais interdite. Les émissions ne cesseront officiellement qu’en 1989 : le radar Duga était un système radar soviétique de détection antimissile en fonction de 1976 à 1989, avant de sombrer dans un silence radioélectrique définitif.
Aujourd’hui, la structure rouille toujours au milieu des arbres, accessible aux visiteurs. Elle est désormais connue comme le « Monument à la Guerre froide » et fait partie de la route touristique officielle depuis 2013. Un détail amuse encore les guides sur place : le taux de radioactivité mesuré au pied de l’antenne elle-même reste étonnamment modéré, à peine supérieur à celui de certaines grandes villes européennes, la contamination la plus sévère s’étant concentrée ailleurs dans la zone. Preuve qu’à Tchernobyl, les dangers ne sont jamais tout à fait là où l’on croit les trouver.
Source : sciencepost.fr


