Un satellite de la taille d’un petit réfrigérateur, un GPU Nvidia H100 embarqué à 325 kilomètres d’altitude, et une phrase qui résume tout un basculement industriel : il n’y aura plus toujours assez de courant disponible sur Terre pour nourrir l’appétit électrique de l’intelligence artificielle. C’est ce constat, partagé par une poignée d’ingénieurs et de patrons de la tech, qui pousse aujourd’hui Google, SpaceX, Nvidia et une nuée de start-up à regarder vers l’orbite pour y installer leurs futurs centres de calcul.

À retenir

  • Des satellites-serveurs avec GPU H100 volent déjà en orbite : est-ce le début d’une révolution ou un mirage technologique ?
  • L’IA dévorerait bientôt 12% de toute l’électricité américaine : la Terre ne suffit-elle plus ?
  • Le refroidissement en orbite s’avère plus compliqué que prévu : qui réparera les racks en panne à 325 km d’altitude ?

Une ruée vers l’espace qui ne relève plus de la science-fiction

Le signal de départ a été donné fin 2025. Le satellite Starcloud-1 a été lancé et a réussi à se séparer de la fusée SpaceX qui l’a amené en orbite, un satellite de la taille d’un petit réfrigérateur embarquant le premier GPU Nvidia H100 envoyé dans l’espace. Une prouesse technique revendiquée par son fondateur : “Le H100 est environ 100 fois plus puissant que n’importe quel GPU envoyé en orbite auparavant. Ce sera la première fois qu’un GPU de data center de qualité terrestre sera piloté en orbite.” Quelques semaines plus tard, la start-up franchissait une nouvelle étape en faisant voler le H100 de Nvidia en orbite pour la première fois en novembre 2025, utilisant la puce pour entraîner un grand modèle de langage baptisé NanoGPT, une première dans le traitement de l’IA basé dans l’espace.

L’ambition ne s’arrête pas à un simple test. Starcloud a déposé une demande auprès de la Federal Communications Commission pour exploiter jusqu’à 88 000 satellites comme des centres de données orbitaux pour l’IA et d’autres applications. Et l’entreprise n’est pas seule sur ce créneau : SpaceX a déposé ses propres plans pour mettre en orbite jusqu’à un million de satellites-centres de données pour un projet baptisé Starmind. Nvidia, de son côté, a officialisé ses ambitions lors de sa conférence GTC en mars 2026, avec un nouvel ordinateur baptisé “Vera Rubin Space One”, conçu pour aller dans l’espace et lancer des centres de données, en partenariat avec Starcloud pour un lancement de satellite prévu en novembre.

Google ne reste pas les bras croisés. Le projet Suncatcher de la firme californienne prévoit une constellation de satellites compacts positionnés sur une orbite basse héliosynchrone de type aube-crépuscule pour capter la lumière du soleil presque en continu, chaque unité embarquant du matériel dédié à l’apprentissage automatique, notamment des TPU. Des tests en laboratoire ont déjà validé la brique technologique la plus critique : des tests ont permis d’atteindre 1,6 térabit par seconde entre deux émetteurs-récepteurs dans des conditions contrôlées. Même Jeff Bezos s’est laissé emporter par la vision, affirmant lors d’un échange public que “ces gigantesques clusters d’entraînement seront mieux construits dans l’espace, parce qu’on y dispose d’énergie solaire 24 heures sur 24, sans nuages ni pluie, sans météo.”

Le vrai déclencheur : une facture électrique qui explose au sol

Derrière cet engouement, un chiffre glaçant. Les estimations récentes situent la consommation électrique mondiale des data centers à environ 415 térawattheures en 2024, soit environ 1,5 % de la consommation électrique mondiale totale, avec des projections suggérant que ce chiffre pourrait plus que doubler d’ici 2030 sous l’effet de la charge de l’IA. Dans certaines régions américaines, les distributeurs d’électricité anticipent que les data centers, portés par l’IA, représenteront entre 6,7 et 12 % de la demande électrique totale d’ici 2028, ce qui pousse certains dirigeants à avertir qu’il n’y a tout simplement pas assez d’énergie sur le réseau pour soutenir une croissance débridée de l’IA sans nouvelles capacités de production significatives.

Voilà, en creux, l’origine du basculement : des cadres qui pensaient disposer d’une réserve électrique quasi infinie au sol découvrent que le réseau atteint ses limites physiques. Un professeur de génie électrique à l’université Northeastern résume la tendance sans détour : “Je ne pense pas qu’on aura un data center opérationnel dans l’espace dans les deux prochaines années, mais on commencera à voir certaines briques technologiques testées.” Il compare le phénomène à une ruée historique : “Pensez à l’espace comme à la prochaine frontière à conquérir. Il y a eu une ruée vers l’or dans l’Ouest. Aujourd’hui, c’est la ruée vers l’espace, et tout le monde veut y installer sa technologie.”

L’argument foncier compte tout autant que l’argument énergétique. Aux États-Unis, la région de Loudoun County en Virginie, surnommée “Data Center Alley”, concentre déjà plus de 250 installations opérationnelles, au prix de tensions locales grandissantes sur l’eau et l’électricité. Installer des serveurs en orbite permettrait d’éviter l’acquisition de terrains et de s’affranchir des réglementations locales ou de l’opposition des riverains, grandissante aux États-Unis où la consommation massive des entrepôts géants de serveurs est accusée de renchérir les factures.

Le refroidissement, l’obstacle qu’on croyait résolu

Le vide spatial fait rêver, mais il complique paradoxalement l’un des problèmes qu’il était censé résoudre. Si le vide spatial évite la convection, il complique paradoxalement l’évacuation de la chaleur, qui doit passer par des radiateurs et une ingénierie thermique fine, le refroidissement dans l’espace n’étant pas automatique et nécessitant des systèmes sophistiqués. Sans air pour dissiper la chaleur par convection, chaque watt consommé doit être évacué par rayonnement infrarouge, un processus lent qui impose des radiateurs proportionnellement gigantesques.

À cela s’ajoutent des contraintes bien terrestres : le coût du lancement. Un analyste américain reconnaît que “les équipements de refroidissement traditionnels seraient en grande partie supprimés, car il fait très froid dans l’espace et la chaleur serait évacuée via des radiateurs, et les équipements de secours pourraient être retirés car la source de production d’énergie, le soleil, brillerait toujours et générerait de l’énergie.” Mais tout ce raisonnement s’effondre si le prix du kilo envoyé en orbite ne baisse pas drastiquement. C’est là que la nouvelle génération de lanceurs réutilisables comme Starship devient centrale : le modèle économique repose sur l’effondrement du coût d’accès à l’orbite, ce qui dépend du succès de Starship, la grande fusée réutilisable de SpaceX, et le patron de Starcloud reconnaît lui-même que sans capacité de lancement réservée d’ici 2029, tout le projet s’arrête.

Le scepticisme n’épargne pas les géants du secteur. Amazon a déjà estimé que l’équation économique ne fonctionne pas encore, les lancements coûtant encore beaucoup trop cher pour rendre rentable le moindre serveur mis en orbite. Il faudra aussi remplacer régulièrement les puces vieillissantes : les experts rappellent le besoin de remplacer les puces embarquées tous les cinq à six ans, sans possibilité de maintenance humaine facile à des centaines de kilomètres d’altitude. Reste une question que personne n’a encore résolue clairement : qui ira réparer un rack de GPU en panne, en orbite, au milieu d’une constellation de dizaines de milliers de satellites ?

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