Six millions de consultations. C’est le nombre de fois où un médecin français a laissé une intelligence artificielle écouter l’échange avec son patient plutôt que de taper frénétiquement sur son clavier, selon les derniers chiffres communiqués par Doctolib fin 2025. Cet assistant a été utilisé dans 6 millions de consultations et est désormais accessible aux hôpitaux et à tous les praticiens, quelle que soit la version du logiciel Doctolib qu’ils utilisent. Pourtant, dans la salle d’attente d’à côté, un patient continue de répéter pour la troisième fois qu’il est allergique à la pénicilline. Le paradoxe est là : l’outil existe, il fonctionne, mais l’habitude de tout raconter deux fois reste tenace des deux côtés du bureau.
L’outil en question s’appelle sobrement l’Assistant de consultation. Lancé en octobre 2024, il ne prend pas de rendez-vous et ne prescrit rien. C’est un outil qui analyse l’audio de la consultation entre le soignant et le patient, fait une écoute active, ne remplace pas le médecin, mais prépare la synthèse pour lui. Concrètement, le praticien active le micro de son ordinateur, mène sa consultation normalement, et l’IA transforme la conversation en un compte-rendu structuré : motif de venue, interrogatoire, examens réalisés, conclusions. L’assistant classe les informations recueillies en quatre rubriques : motif de consultation, interrogatoire, examens et conclusions, une classification qui permet au médecin de vérifier rapidement les informations et de valider le dossier en un simple clic.
À retenir
- Une IA écoute vos consultations chez le médecin depuis octobre 2024 — mais êtes-vous vraiment informé ?
- Elle promet 33 % de temps gagné aux médecins, sauf quand la situation devient compliquée
- Les données ne sont pas stockées, affirme Doctolib, mais le consentement reste une zone grise inquiétante
Ce qui se passe vraiment sous le capot
Techniquement, la mécanique tient en deux étapes. La conversation est d’abord enregistrée via le microphone de l’ordinateur puis transcrite avec un modèle speech-to-text avant d’être retravaillée par un LLM pour générer le rapport final. Doctolib a d’ailleurs dû faire un choix technique révélateur des exigences du secteur médical. Les équipes avaient d’abord opté pour le modèle Whisper d’OpenAI avant de l’écarter, car il montrait ses limites pour le vocabulaire médical très spécialisé, peu représenté dans les données d’entraînement ; d’autres modèles se sont révélés plus performants pour gérer cette spécificité, selon Nacim Rahal, directeur Data et IA de Doctolib. Un détail qui rappelle qu’une IA généraliste, aussi douée soit-elle pour rédiger un mail, trébuche vite sur un terme comme « dyspnée paroxystique nocturne ».
Une fois la synthèse générée, elle n’est jamais imposée telle quelle. En fin de consultation, l’outil propose la synthèse au médecin, qui peut l’éditer, la corriger, et il lui propose également les données qui pourraient être ajoutées au dossier patient, ce qui lui permet aussi de noter des informations supplémentaires, détaille Nacim Rahal. le médecin garde la main. Mais dans les faits, combien relisent vraiment ligne par ligne, une fois la routine installée ? La question mérite d’être posée aux cabinets eux-mêmes.
Des gains de temps qui commencent à se voir
Sur le papier, les promesses sont alléchantes. Doctolib annonce jusqu’à 33 % de temps gagné par consultation, un gain de temps considérable pour des professionnels qui passent en moyenne un tiers de leur temps à prendre des notes. Aux urgences, où chaque minute compte, l’effet serait encore plus marqué : « L’impact le plus significatif est observé en termes d’efficacité, avec une augmentation de 15 % du nombre de patients vus lors d’un service aux urgences », selon des retours cités par Le Quotidien du Médecin. Doctolib va même plus loin dans ses projections, évoquant jusqu’à 20% de patients supplémentaires chaque jour grâce à cette technologie.
L’adoption ne se limite plus aux cabinets de ville. Après une première adoption en ville, l’outil est désormais déployé dans 11 établissements pilotes, dont le CHU de Rouen. Doctolib a aussi ajouté une brique complémentaire en 2025 : la génération automatique de courriers et la dictée médicale, pour que les soignants puissent dicter librement tous les contenus dont ils ont besoin, tout en continuant à naviguer librement dans leur logiciel en parallèle, pour se libérer de la charge mentale liée à la prise de notes manuelle. L’entreprise ne s’arrête d’ailleurs pas à la salle de consultation : un assistant téléphonique doit désormais décrocher les appels du secrétariat, sur un constat sans appel. Un médecin généraliste reçoit en moyenne 500 appels par mois, soit près de 17 heures consacrées uniquement à leur traitement, et jusqu’à 40% des appels peuvent même rester sans réponse.
Ce qui coince encore
Tout n’est pas si fluide. Sur le terrain, les retours des médecins bêta-testeurs nuancent sérieusement le discours marketing. Sur des consultations simples avec un seul motif et un patient pas très bavard, l’outil fonctionne plutôt pas mal et donne des comptes rendus courts, simples, efficaces ; mais quand il s’agit de consultations complexes avec de nombreux éléments et parfois des apartés, l’outil est moins performant, et il arrive que certaines informations ne soient pas retenues par l’IA qui estime que ce n’est pas essentiel. Autant dire que le patient polypathologique qui digresse sur trois sujets à la fois reste, pour l’instant, un cas difficile pour la machine.
Sur la confidentialité, Doctolib se veut rassurant et insiste sur un point technique précis. L’assistant de consultation est activé par le médecin après en avoir informé le patient qui peut refuser à tout moment, et le dialogue entre le médecin et son patient n’est ni enregistré ni stocké : les données et informations générées ne vont nulle part. L’OCDE, elle, appelle à ne pas relâcher la vigilance. « Même si les avantages sont évidents, certains risques persistent, notamment en matière de protection de la vie privée, de coût et de formation », rappelle l’organisation dans son rapport sur l’IA et le personnel de santé.
Reste une question que peu de cabinets abordent frontalement avec leurs patients : celle du consentement réel, au-delà de la simple case cochée. Doctolib exige un consentement explicite du patient pour utiliser l’Assistant de consultation, mais il reste à voir comment ce consentement sera perçu dans des contextes de soins pouvant être urgents. Entre la théorie du bouton d’activation et la pratique d’une salle d’attente bondée un lundi matin, il y a parfois un monde. La prochaine fois qu’un écran s’allume discrètement pendant votre rendez-vous, une question simple vaut la peine d’être posée à voix haute : qui écoute, et où va ce qui est entendu ?
Sources : doctolib.zendesk.com | info.doctolib.fr | france3-regions.franceinfo.fr


