Trois sentiers. C’est le nombre de fois où j’ai suivi les indications d’un guide de randonnée fraîchement acheté sur Amazon, GPS à la main, avant de comprendre que quelque chose clochait sérieusement. Le col décrit n’existait pas sous ce nom. Le point de vue « exceptionnel » promis se résumait à un talus broussailleux. Et la description du refuge d’étape, censé servir de point de ravitaillement, correspondait à un bâtiment fermé depuis des années. Un guide noté 4 étoiles, avec des dizaines d’avis élogieux. Mais rien, sur le terrain, ne correspondait au papier.
À retenir
- Des guides de randonnée avec excellentes notes cachent en réalité du contenu généré par IA vendu par des auteurs fictifs
- Le système de faux avis rémunérés transforme n’importe quel texte médiocre en best-seller apparent
- Des indices révélateurs : prix cassés, photos floues et descriptions sans détails vécus ni anecdotes authentiques
Un phénomène documenté depuis 2023
Ce genre de mésaventure n’a rien d’isolé. Dès l’été 2023, le New York Times avait révélé l’existence de guides de voyage entièrement fabriqués par intelligence artificielle et vendus sur Amazon sous des identités d’auteurs inventées. Des guides de voyages factices, générés par des intelligences artificielles, sont vendus sur la célèbre plateforme, a alerté le New York Times. Le cas le plus documenté concerne une Américaine du nom d’Amy Kolsky, qui avait acheté un « Guide de voyage en France » signé par un certain Mike Steves.
Le nom n’est pas un hasard : il renvoie directement à Rick Steves, un célèbre auteur américain de guides touristiques. Mais Mike Steves, lui, n’a jamais existé. Sa biographie affirmait pourtant qu’il détiendrait même un doctorat en gestion du tourisme et des voyages de l’université du Nevada, une information entièrement inventée. Quand des journalistes ont passé des extraits du livre dans un détecteur de contenu généré par IA, le verdict est tombé sans appel : le logiciel de détection a estimé que 100% du texte était issu d’une IA.
Ce qui frappe, c’est la mécanique commerciale derrière ces ouvrages fantômes. La possibilité d’acheter de fausses critiques en ligne pour gonfler le nombre d’étoiles accordées à leur produit transforme n’importe quel texte médiocre en best-seller apparent. Sur les forums de voyageurs, certains utilisateurs racontent avoir repéré le stratagème presque par hasard, en tombant sur un auteur signant des guides sur des destinations aussi éloignées que Venise, la Riviera italienne, l’Espagne, Amsterdam, Bath en Angleterre, Glasgow, et Phoenix, une combinaison géographique qui n’a aucun sens pour un vrai spécialiste du terrain.
Des signes qui ne trompent pas, une fois qu’on les connaît
Mon guide de randonnée cochait, rétrospectivement, toutes les cases du produit suspect. Prix cassé par rapport aux éditeurs spécialisés reconnus. Photo d’auteur légèrement floue, presque trop lisse pour être un vrai cliché de terrain. Et surtout, un style d’écriture étrangement plat, répétitif, qui décrit des paysages sans jamais glisser un détail vécu, une odeur de résine, une anecdote de refuge. Exactement le symptôme relevé sur d’autres guides du genre : des textes au style stilté, un contenu court et superficiel, sans photos originales.
Le témoignage d’Amy Kolsky résonne étrangement avec ma propre expérience. Une fois le livre entre les mains, elle avait été déçue par ses descriptions vagues, son texte répétitif et l’absence d’itinéraires. Elle avait résumé la situation en une phrase devenue depuis assez célèbre dans les cercles de voyageurs vigilants : « Il semblait que le type était juste allé sur internet, avait copié un tas d’informations depuis Wikipédia et les avait collées ». Remplacez « Wikipédia » par un site de topo-guides amateur mal référencé, et vous obtenez à peu près le mécanisme derrière mon propre guide de randonnée : une compilation sans vérification de terrain, habillée d’une couverture professionnelle.
Amazon, entre réaction tardive et flou persistant
La plateforme n’est pas restée totalement inactive face à cette vague. Amazon avait déjà engagé des poursuites contre des réseaux organisés de faux avis, notamment une action en justice contre les administrateurs de plus de 10 000 groupes Facebook qui tentent d’orchestrer la publication de faux avis sur Amazon en échange d’une rétribution monétaire ou de produits gratuits. Un chiffre qui donne le vertige : ces groupes recrutaient des personnes prêtes à publier de faux commentaires contre rémunération, dans plusieurs pays dont la France.
Plus récemment, la plateforme d’auto-édition Kindle Direct Publishing a ajouté une case à cocher obligatoire lors de la mise en ligne d’un livre, demandant explicitement si le contenu a été généré par IA. Une mesure qui reste largement symbolique tant que les vérifications restent limitées, et tant que la réponse d’Amazon face à ces problèmes est restée vague, ce qui laisse les consommateurs dans l’incertitude quant à la façon dont l’enjeu est traité. Le problème dépasse d’ailleurs largement les guides de voyage ou de randonnée : des livres de recettes, des manuels de jardinage et même des soluces de jeux vidéo pas encore sortis circulent sur les mêmes plateformes, générés à la chaîne pour capter un trafic de recherche plutôt que pour informer qui que ce soit.
Avant de partir en montagne, un réflexe simple aurait pu m’éviter ces trois sentiers fantômes : vérifier si l’auteur possède une présence en ligne cohérente, avec des articles, des interviews ou des traces d’activité antérieures à la sortie du livre. Les guides écrits par de vrais randonneurs mentionnent souvent, en quatrième de couverture ou dans l’introduction, le nombre d’années passées à arpenter les sentiers décrits, un détail qu’aucune intelligence artificielle ne peut inventer de façon crédible sans se contredire ailleurs dans le texte.
Sources : cnews.fr | intelligence-artificielle-school.com

