Trois photos de mon salon, prises à la va-vite avec mon téléphone. Un canapé un peu défraîchi, une bibliothèque bancale, la lumière d’après-midi qui tombe mal sur le parquet. Je les ai envoyées à Marble, le modèle de génération de mondes lancé par Fei-Fei Li, sans grande attente. Trente secondes plus tard, j’étais dans mon salon. Pas une photo de mon salon : mon salon, en volume, que je pouvais traverser avec ma souris comme dans un jeu vidéo. Le mur du fond avait un angle légèrement faux, une lampe flottait à quelques centimètres du sol. Mais l’essentiel était là, et c’est à ce moment précis, au premier pas virtuel dans la pièce, que j’ai compris que quelque chose avait basculé.
À retenir
- Une startup fondée par Fei-Fei Li transforme des photos ordinaires en mondes 3D entièrement navigables en quelques secondes
- La vraie rupture ne vient pas des graphismes, mais d’un moteur physique qui simule les lois réelles de la gravité et des collisions
- Au-delà du divertissement, Marble révolutionne déjà l’architecture, le cinéma, la robotique et redéfinit l’entraînement des IA
Ce que Marble fait vraiment de vos photos
World Labs Marble génère des environnements 3D persistants et navigables à partir de texte, d’images, de panoramas ou de vidéo, sous forme de Gaussian splats accompagnés de maillages de collision et de rendu, et non de simples clips vidéo. Concrètement, la différence avec un outil comme Midjourney ou Sora saute aux yeux dès qu’on bouge la caméra : là où une vidéo générée par IA vous montre un plan figé qu’on ne peut que rejouer, Marble construit une scène qu’on peut vraiment parcourir, dans n’importe quelle direction, à n’importe quel moment.
Via son interface web, l’utilisateur fournit une description de scène, des images ou des vidéos, ou des plans 3D grossiers, et le modèle génère un environnement 3D réaliste, par exemple à partir d’un jeu de photos de la chambre où l’on a grandi. C’est exactement mon cas de figure : mes trois angles de salon jouent le rôle des “photos de la chambre d’enfance” citées par les équipes de World Labs elles-mêmes. Le modèle recoud les perspectives, comble les zones qu’aucune photo ne couvrait, et propose ensuite un jeu d’outils pour affiner ou étendre la reconstruction, avec de petites retouches comme l’ajout d’une horloge. J’ai testé : on peut déplacer un meuble halluciné ou faire apparaître un objet qui n’existait pas dans les clichés d’origine.
La rupture n’est pas graphique, elle est physique
Ce qui m’a le plus frappé n’est pas le rendu visuel, correct sans être photoréaliste à 100 %. C’est que la pièce reconstruite obéit à des règles. Un moteur physique simule ensuite les mouvements et interactions au sein de cet environnement, ce qui change tout : un objet lâché tombe, une caméra ne traverse pas un mur (en théorie). Lors d’une démonstration publique, Fei-Fei Li a montré comment Marble parvenait à créer rapidement un monde 3D qui respecte les lois de la physique, et c’est précisément cette brique-là, la simulation, qui distingue ce projet des générateurs d’images ou de vidéos qu’on connaît depuis 2023.
Dans les faits, l’expérience reste perfectible. Les retours d’utilisateurs le confirment : on n’est pas encore en 2030, et parfois la physique déraille un peu, on traverse un mur ou un objet lévite bizarrement. Mon canapé, lui, a bien voulu rester posé au sol. Ma bibliothèque, en revanche, présentait une étagère qui flottait à mi-hauteur, artefact classique quand les trois photos de départ ne couvrent pas suffisamment un angle. L’IA comble les trous par extrapolation, et l’extrapolation, parfois, se plante.
Un outil qui dépasse largement le gadget pour particuliers
Derrière l’expérience ludique se cache une ambition bien plus large. World Labs a été fondée par Fei-Fei Li, souvent surnommée la “marraine de l’IA”, avec Justin Johnson, Christoph Lassner et Ben Mildenhall, coauteur de l’article fondateur sur les NeRF, autour d’une mission de “spatial intelligence” : des modèles fondation capables de percevoir, générer, raisonner et interagir avec le monde en 3D. La levée de fonds donne le ton : la startup a réuni 1,23 milliard de dollars au total, auprès de NVIDIA, AMD et Autodesk, et figure dans le classement Forbes AI 50 2026.
Les usages professionnels se multiplient déjà bien au-delà de la déco d’intérieur. Marble sert aujourd’hui à l’architecture et au design, au jeu vidéo, aux effets visuels et au cinéma, à la robotique via des jumeaux numériques, ou encore au e-commerce spatial, avec un export compatible Unity, Unreal Engine, Blender, Apple Vision Pro et Meta Quest 3. Pour la robotique en particulier, l’intérêt est stratégique : contrairement à la génération d’images ou de vidéo, la robotique ne bénéficie pas d’un grand réservoir de données d’entraînement, mais des générateurs comme Marble facilitent la simulation d’environnements d’entraînement. Traduction concrète : demain, un robot ménager pourrait s’entraîner virtuellement dans la reconstruction 3D de votre propre salon avant de s’y aventurer pour de vrai.
Accès, tarifs et la course qui s’accélère
Pour qui veut tester à son tour, l’accès reste relativement ouvert. Un plan gratuit propose quatre générations par mois, et les formules payantes s’échelonnent de 20 à 95 dollars par mois avec droits commerciaux et export professionnel. Sachant que les mondes générés via l’application nécessitent l’abonnement Pro ou supérieur pour un usage commercial, mon petit essai gratuit sur mon salon restera, légalement, un simple souvenir personnel, pas un asset monnayable.
World Labs n’est plus seule sur ce créneau, loin de là. Google DeepMind a sorti Genie 3, premier modèle de monde interactif en temps réel capable de générer des environnements 3D persistants à 24 images par seconde, tandis que NVIDIA revendique déjà plus de deux millions de téléchargements pour sa plateforme Cosmos dédiée à la robotique et aux véhicules autonomes. Un signe de la vitesse à laquelle le secteur avance : quelques mois après Marble, World Labs a déjà présenté un successeur, Atlas, pensé cette fois comme un modèle unique pour la reconstruction, la génération et la simulation, autant destiné aux équipes de robotique qu’aux créatifs. Mon salon transformé en monde traversable n’était donc pas une prouesse isolée, mais la démonstration grand public d’une course technologique qui, elle, ne fait que commencer.
Sources : realite-virtuelle.com | medium.com
