Cent cinq étages de béton brut plantés au cœur de Pyongyang : voilà ce que les Nord-Coréens ont érigé à partir de 1987, sans jamais réussir à en faire l’hôtel qu’ils avaient promis. Cette pyramide géante, connue aujourd’hui sous le nom d’hôtel Ryugyong, reste toujours vide en 2026, près de quarante ans après le premier coup de pelle. Un chantier qui devait symboliser la grandeur du régime et qui est devenu, malgré lui, l’un des monuments les plus étranges de la planète.
À retenir
- Un projet lancé par Kim Il-sung pour surpasser un hôtel singapourien symbolise la rivalité géopolitique des années 1980
- La chute de l’URSS en 1991 plonge le projet dans seize années d’abandon total sans fenêtres ni aménagements
- Une façade LED transforme depuis 2018 l’échec architectural en spectacle de propagande nocturne
Une pyramide pour humilier Singapour
Tout part d’une rivalité, presque une vexation. En 1986, un groupe sud-coréen achève à Singapour un hôtel qui devient, l’espace de quelques mois, le plus haut du monde. Pour Kim Il-sung, c’est intolérable. Le fondateur de la Corée du Nord a lancé le projet en réaction à la construction, à Singapour, du plus grand hôtel de l’époque, déterminé à prouver la supériorité de son système en faisant plus grand et plus haut. La décision est prise sans complexes : on va construire un géant de 105 étages, capable d’accueillir des milliers de chambres, avec l’ambition à peine voilée de ridiculiser le voisin capitaliste.
Le projet porte un nom presque poétique. Ryugyong, littéralement « capitale des saules », est également un des noms historiques de Pyongyang. Sur le papier, tout est démesuré : un bâtiment de 105 étages, assez volumineux pour abriter 3600 chambres et quelques casinos et night-clubs, des équipements pourtant peu communistes mais censés séduire les investisseurs occidentaux. Une entreprise dédiée voit même le jour pour attirer les capitaux étrangers : la Ryugyong Hotel Investment and Management Co., afin de réunir des fonds d’un montant espéré de 230 millions de dollars.
Cinq ans de chantier express, puis seize ans de silence
Sur ce point, il faut reconnaître une forme d’efficacité brutale. La structure de béton s’est élevée rapidement, en cinq ans à peine, grâce à des méthodes de construction expéditives typiques du régime nord-coréen. En 1992, la tour atteint sa hauteur définitive : 330 mètres, soit à peu près la hauteur de la tour Eiffel augmentée de son antenne. À ce moment-là, tout semble encore possible.
Mais l’histoire bascule avec la chute d’un allié encombrant. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a privé la Corée du Nord de son principal partenaire commercial et de son aide, plongeant le pays dans une crise économique. Résultat : plus d’argent, plus de matériaux, plus de chantier. La coquille reste debout, mais vide. La structure est restée sans fenêtres et vide pendant 16 ans, son béton nu exposé aux regards, comme un monstre menaçant surplombant la ville. Seize ans. C’est le temps qu’il a fallu à Pyongyang pour simplement admettre que le projet était à l’arrêt, sans jamais officiellement l’annoncer.
Le coût de l’aventure donne le vertige rapporté à la taille du pays. Selon des sources japonaises, le projet aurait englouti plus de deux pour cent du PIB nord-coréen, soit environ 750 millions de dollars au fil de sa construction. Pour une économie déjà exsangue, c’est un gouffre financier à ciel ouvert, littéralement.
De la ruine de béton à la façade LED
Le réveil intervient au tournant des années 2010, porté par un investisseur étranger. La construction reprend en avril 2008 sous la supervision du groupe égyptien Orascom, qui a grandement investi en Corée du Nord, notamment dans la téléphonie mobile ou les industries de construction. Le groupe termine enfin l’enveloppe extérieure : Orascom installe des baies vitrées sur toute la hauteur du bâtiment, ainsi que des antennes de communication. Sur le papier, l’inauguration semble imminente.
Pourtant, l’intérieur ne suivra jamais. L’aménagement intérieur du bâtiment n’a toujours pas été réalisé contrairement aux dires d’Orascom et du gouvernement, et le bâtiment est toujours vide en 2026. Faute de pouvoir en faire un véritable hôtel fonctionnel, Pyongyang a trouvé une parade : transformer l’échec en spectacle nocturne. Le Ryugyong a repris vie en 2018, lorsque des LED ont été installées sur sa façade, transformant le bâtiment en plus grand spectacle lumineux de Pyongyang, mais aussi en un outil de propagande. Un programme lumineux raconte désormais l’histoire officielle du pays, chaque soir, sur les flancs de béton d’un hôtel qui n’a jamais reçu personne.
L’ironie est presque cinématographique : ce colosse censé incarner la puissance nord-coréenne face au monde capitaliste est devenu son symbole inverse. On l’a surnommé « l’hôtel de la mort » ou encore « l’hôtel fantôme » dans la presse internationale, et il détient aujourd’hui un record très particulier. L’hôtel Ryugyong détient le record Guinness d’être le plus grand bâtiment vide du monde et le plus grand bâtiment de Pyongyang et de Corée. Une pyramide de béton devenue, malgré elle, l’un des monuments les plus photographiés d’un pays qui interdit presque tout le reste.
Source : sciencepost.fr


