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L’Australie a une batterie d’eau de 2 200 mégawatts promise pour 2021 : neuf ans de chantier plus tard, elle n’a pas encore stocké un seul watt

L'Australie a une batterie d'eau de 2 200 mégawatts promise pour 2021 : neuf ans de chantier plus tard, elle n'a pas encor...

Neuf ans après l’annonce et cinq ans après la date de livraison initialement promise, le méga-projet australien Snowy 2.0 n’a toujours pas produit un seul mégawattheure d’électricité. Cette centrale hydraulique par pompage-turbinage, présentée comme la plus grande “batterie d’eau” de l’hémisphère sud, devait être opérationnelle dès 2021. En cet été austral 2026, elle affiche un taux d’avancement d’un peu plus de 70 %, avec une mise en service désormais espérée pour fin 2028.

Le principe est pourtant d’une simplicité limpide. Snowy 2.0 est essentiellement une gigantesque batterie qui stockera l’excédent d’énergie éolienne et solaire pour le restituer aux foyers et aux entreprises du réseau au moment où le besoin s’en fait sentir. Concrètement, l’eau est pompée vers un réservoir en altitude lorsque l’électricité est abondante et bon marché, puis relâchée pour actionner des turbines quand la demande grimpe. Une fois achevé, le dispositif reliera les réservoirs de Tantangara et de Talbingo par un tunnel de 27 kilomètres et une nouvelle centrale électrique située à environ un kilomètre sous terre.

À retenir

  • Une centrale hydraulique souterraine censée révolutionner le stockage d’énergie en Australie reste bloquée sous terre
  • Les estimations de coûts ont été multipliées par six, voire par dix, en une décennie
  • Les conditions souterraines causent des incidents surprises qui repousse l’achèvement de plusieurs années

Un chantier titanesque qui avance à pas comptés

L’ampleur des travaux donne le vertige. Une fois entièrement excavée, la centrale de Snowy 2.0 équivaudra à un bâtiment de 20 étages et 250 mètres de long, situé à 800 mètres sous terre. Pour creuser cette cavité colossale, quatre machines à forer géantes (tunnel boring machines, ou TBM) se sont succédé sur le site, chacune baptisée d’un nom symbolique. La dernière en date, surnommée Monica, a effectué sa première rotation cérémonielle début 2026, alors même que de nouveaux dépassements de coûts venaient d’être révélés en octobre 2025, relançant les doutes sur la capacité du projet à tenir sa date d’achèvement révisée de décembre 2028.

Le volume de roche extraite donne une idée de la démesure de l’entreprise : plus de 733 000 m³ d’excavation souterraine ont été réalisés, l’équivalent de 293 piscines olympiques de matériau, dans les vastes cavernes creusées par forage et dynamitage. À titre de comparaison, c’est un peu comme si l’on avait vidé le contenu d’un stade olympique rempli de gravats plusieurs centaines de fois. Le chantier progresse aussi sur d’autres fronts : l’excavation et l’installation des soutènements rocheux dans les cavernes sont désormais complétées à plus de 35 %, la salle des transformateurs est excavée à près de 50 % en volume, et les tunnels d’accès sont réalisés à plus de 93 %.

Mais chaque étape se paie cher en temps. En juin 2026, l’une des tunneliers s’est encore retrouvée bloquée dans la boue, un nouvel incident qui illustre une succession de retards et une facture qui n’a cessé de grimper par rapport au budget initial. Les conditions géologiques du massif des Snowy Mountains, entre roches abrasives et zones de faille, se révèlent bien plus complexes que prévu à l’origine.

De 2 à plus de 12 milliards de dollars : l’addition s’envole

C’est peut-être là que le fossé entre promesse et réalité est le plus spectaculaire. Snowy 2.0 avait été dévoilé en 2017 par le gouvernement Turnbull avec une estimation de coût jugée aujourd’hui absurdement basse, à 2 milliards de dollars australiens. Six ans plus tard, une remise à plat du projet en 2023, après le départ de l’ancien directeur général Paul Broad, a porté la facture à 12 milliards de dollars. Et ce chiffre lui-même pourrait être largement dépassé : des experts du secteur énergétique estiment de façon répétée que la note finale dépassera les 20 milliards de dollars. Les voix les plus critiques vont plus loin encore, évoquant des dépenses totales pouvant grimper bien au-delà.

le budget a été multiplié par six au minimum, et potentiellement par dix, en l’espace d’une décennie. Pour un contribuable australien, c’est comme si le devis initial d’une rénovation de cuisine se transformait, au fil des années, en facture pour la reconstruction complète de la maison.

Le calendrier a subi le même sort que le budget. En septembre 2023, Snowy Hydro a révisé à la fois ses coûts et sa date d’achèvement, fixant la livraison de la première électricité au second semestre 2027 et l’exploitation commerciale complète de toutes les unités à décembre 2028. Une annonce plus récente a même évoqué une possible extension supplémentaire de douze à vingt-quatre mois par rapport aux dates précédemment communiquées, avec une première production d’électricité qui pourrait glisser jusqu’en 2028.

Pourquoi un tel dérapage ?

Les explications avancées par l’opérateur, détenu par l’État fédéral australien, se recoupent avec celles de nombreux méga-projets d’infrastructure dans le monde. Les retards ont été causés par la pandémie de Covid-19, les perturbations mondiales des chaînes d’approvisionnement, la complexité des éléments de conception, ainsi que des conditions de site et géologiques variables. À cela s’ajoutent des incidents de sécurité qui ont émaillé le chantier : des gaz toxiques ont été détectés dans les tunnels et un ventilateur industriel a explosé. Le climat social n’a pas non plus été un long fleuve tranquille, puisque les ouvriers se sont mis en grève fin janvier 2025 pour protester contre des chambres de refuge, pourtant essentielles en cas d’urgence, qui n’étaient pas opérationnelles.

Le retard n’est pas qu’une question de gros titres embarrassants pour le gouvernement fédéral. Il alimente des inquiétudes selon lesquelles Snowy Hydro ne sera pas prêt à temps pour accompagner les nouveaux projets solaires et éoliens, alors que cinq centrales à charbon doivent fermer. Le pari énergétique australien repose largement sur cette “batterie” censée absorber les pics de production renouvelable et les restituer lors des accalmies de vent et de soleil, ces fameuses périodes de “sécheresse” solaire ou éolienne.

Reste un chiffre qui remet les choses en perspective : une fois achevée, l’installation doit fournir une capacité de 2 200 mégawatts capable d’alimenter 3 millions de foyers pendant une semaine, soit l’équivalent d’environ 26 millions de batteries domestiques. De quoi relativiser neuf années de chantier, à condition que la dixième ne réserve pas, elle aussi, son lot de mauvaises surprises souterraines.

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