Trois mots ont suffi à faire basculer l’affaire : « Bypass Paywall », littéralement « contourner le mur payant ». C’est le nom d’un assistant conversationnel hébergé sur la boutique de ChatGPT, retrouvé dans un mémoire judiciaire de 92 pages descellé le 17 septembre 2026 par le tribunal fédéral du district sud de New York. OpenAI héberge ces assistants sur sa propre plateforme, et le tribunal fédéral du district sud de New York a descellé le document qui contient ces captures, un document de 92 pages. Pendant des années, j’ai payé mon abonnement au New York Times pour lire ses enquêtes. En découvrant ces pièces du dossier, j’ai compris qu’à l’intérieur même d’OpenAI, on avait trouvé bien plus simple pour accéder aux mêmes articles.

À retenir
  • OpenAI hébergeait publiquement des chatbots nommés « Bypass Paywall » et « NYTimesGPT » permettant de lire les articles payants sans abonnement.
  • Greg Brockman, cofondateur d’OpenAI, a approuvé en interne un hack contournant le paywall du Times avec une réponse laconique : « ah nice ».
  • Les clics vers les sites du Times depuis Bing Chat ont chuté de 87 à 93 % comparé à une recherche standard, confirmant le remplacement des visites originales.

Des chatbots baptisés sans détour

Le document, produit dans le cadre de l’affaire In re OpenAI, Inc. Copyright Infringement Litigation, qui regroupe cinq procédures dont celle du New York Times contre Microsoft, ne laisse guère de place à l’interprétation. C’est le mémoire de jugement sommaire des éditeurs de presse dans l’affaire, dossier 25-md-3143, confié au juge Sidney H. Stein. Les avocats des journaux y ont encadré en rouge plusieurs captures d’écran de la boutique GPT. Trois noms apparaissent : « News Summarizer Ace », « NYTimesGPT », et « Bypass Paywall ». D’autres suivent quelques lignes plus loin. Le dossier en cite d’autres : « Remove Paywall », « Article Reader ».

Ces outils n’étaient pas planqués sur un forum obscur. Ils tournaient sur l’infrastructure officielle d’OpenAI, accessibles à quiconque cherchait à lire un article du Times sans passer par la caisse.

Un hack, une réponse laconique

Le passage le plus commenté du mémoire concerne un échange interne datant d’avant même le dépôt de la plainte initiale, fin 2023. Un chercheur de l’entreprise, Nick Ryder, alerte alors le président et cofondateur d’OpenAI, Greg Brockman. Il lui parle d’« un hack pour contourner le paywall du NY Times » en vue du scraping de contenus. La réponse de Brockman tient en deux mots. Il répond « ah nice ».

Deux mots, mais ils pèsent lourd dans un dossier où l’usage équitable (fair use) sert de ligne de défense principale à OpenAI. Ce n’est pas un utilisateur anonyme qui contourne un paywall dans son coin. C’est un dirigeant qui valide, en creux, une pratique interne de contournement systématique.

Au même moment, Nick Turley, responsable de ChatGPT chez OpenAI, tient un discours nettement plus alarmiste en interne. Il déclare au tribunal que les éditeurs font face à une « menace existentielle » venant de produits IA « largement substitutifs » qui « le deviendront de plus en plus à mesure qu’ils s’améliorent ». Dès juin 2023, en interne, on savait déjà que ChatGPT remplaçait la visite du site d’origine, pas qu’il la complétait.

Des clics qui s’effondrent, des logs sous scellés

Les chiffres avancés dans la procédure donnent une mesure concrète du phénomène. Les taux de clics depuis Bing Chat étaient inférieurs de 87 % à 93 % pour les sites du Times, et de 83 % à 91 % pour les sites du Daily News et des autres plaignants, comparés à une recherche Bing classique. Autant dire que le clic vers l’article original, celui qui finance les salles de rédaction, devenait un événement rare plutôt qu’un réflexe.

Satya Nadella, le patron de Microsoft, a lui-même reconnu la nature du problème sous serment. Il a témoigné que les conversations avec les chatbots avaient remplacé les visites aux sites des éditeurs en fournissant l’information directement, et a ajouté que tout contenu payant devrait être licencié pour l’entraînement ou l’utilisation des IA. Il a précisé que s’il avait su qu’OpenAI entraînait ses modèles sur du contenu payant, il aurait exigé un nouvel entraînement des modèles. Un aveu qui tranche avec la ligne de défense officielle de l’entreprise, bâtie sur le fair use.

Le mémoire évoque aussi un contexte plus large. Un directeur des sciences appliquées chez Microsoft, Brent Hecht, a qualifié en interne le pillage massif de contenus de « vol de travail humain d’une ampleur sans précédent ». Selon les documents, il a qualifié la collecte massive de données web de « plus grand vol de travail humain de l’histoire », tandis que des chercheurs d’OpenAI travaillaient à contourner les paywalls des abonnés. Microsoft a depuis pris ses distances avec ces propos, les qualifiant de point de vue personnel sans valeur juridique.

La bataille se déplace sur les données des utilisateurs

Le contentieux ne s’arrête pas aux mails de dirigeants. Le New York Times réclame désormais l’accès à des millions de conversations ChatGPT pour prouver que les abonnés eux-mêmes utilisaient l’outil pour contourner le paywall. Le journal demande la remise de 20 millions de conversations privées ChatGPT, affirmant qu’il pourrait y trouver des exemples d’utilisateurs cherchant à contourner son paywall. OpenAI a résisté à cette demande, la présentant comme une atteinte à la vie privée de ses utilisateurs.

La réplique d’OpenAI ne s’est pas fait attendre. L’entreprise accuse à son tour le journal d’avoir manipulé son propre outil pour fabriquer des preuves à charge. OpenAI affirme dans un dépôt que le Times a fait reproduire son contenu via des « prompts trompeurs qui violent ouvertement les conditions d’utilisation », ajoutant que « la vérité, qui apparaîtra durant le procès, est que le Times a payé quelqu’un pour hacker les produits d’OpenAI ». Deux camps, deux accusations de piratage, un même mot : hack. Reste à savoir qui l’a utilisé le premier, et surtout, qui devra payer la facture à la fin.

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