in

Copenhague a coiffé une usine d’une piste de ski de 400 m en 2019 : ses fours ne tournent pas avec les déchets des Danois

Copenhague a coiffé une usine d'une piste de ski de 400 m en 2019 : ses fours ne tournent pas avec les déchets des Danois

Sur le toit d’un incinérateur de 85 mètres de haut, à trois kilomètres du centre de Copenhague, des skieurs dévalent une pente artificielle été comme hiver. Le paradoxe est total : cette usine flambant neuve, conçue pour brûler les ordures des Danois, ne tourne pas assez faute de… déchets danois. Les habitants recyclent trop bien, et la ville a dû importer des tonnes de plastique venu d’ailleurs pour alimenter ses fours.

À retenir

  • Une piste de ski en plein cœur de Copenhague surplombe une usine d’incinération géante — mais qu’y brûle-t-on vraiment ?
  • Les Danois recyclent si bien que leurs propres déchets ne suffisent plus à remplir les fours
  • Des camions remplis de plastique britannique traversent la mer du Nord chaque jour pour alimenter cette « merveille verte »

Une prouesse architecturale devenue symbole national

L’histoire commence avec l’architecte danois Bjarke Ingels, dont le cabinet BIG a remporté le concours de conception en 2011. L’usine d’incinération de déchets Amager Bakke, construite par BIG pour l’Amager Ressource Center à Copenhague, permet de conserver une usine dans une zone urbanisée en évitant de polluer l’air et le paysage. Mise en service en mars 2017, l’installation a ouvert sa piste de ski au public deux ans plus tard, en 2019, avec un projet global évalué à plusieurs centaines de millions d’euros.

Le bâtiment ne passe pas inaperçu. Bakke signifie colline en danois, et pour un pays dont le point culminant naturel atteint à peine 170 mètres, ce sommet artificiel de 85 mètres est devenu un repère, tout en alimentant un débat sur la meilleure façon de gérer les déchets de la ville. Skis aux pieds, on y dévale une pente de plusieurs centaines de mètres qui s’enroule autour de la façade en aluminium, avec vue sur le port et les quartiers industriels voisins. Le tracé s’étire sur 450 mètres, et la fréquentation attendue tourne autour de 50 000 à 60 000 skieurs par an. Un chiffre modeste comparé aux 300 camions-bennes qui, eux, montent chaque jour livrer leur cargaison au sommet.

Le vice caché : une usine trop grande pour ses propres déchets

Le problème ne vient pas de la technique, plutôt du calcul de départ. En voulant construire un symbole capable d’accueillir à la fois une centrale et un centre de loisirs, les cinq municipalités propriétaires ont dimensionné l’outil au-delà des besoins réels. Amager Bakke est trop grande, et elle a coûté trop cher, ce qui oblige les cinq autorités municipales propriétaires à la maintenir en activité pour qu’elle finisse par s’autofinancer.

Ironie du sort : c’est justement la réussite de la politique de tri danoise qui a créé le trou d’air. Le Danemark vise 70 % de recyclage d’ici 2025, la valorisation énergétique étant censée traiter le reste, mais les Danois se sont montrés un peu trop doués pour le tri et l’usine n’a pas eu assez à brûler. Un comble pour une infrastructure vendue comme le fleuron écologique de la capitale. Le toboggan à ski a rendu l’installation inutilement volumineuse, et les Danois, adeptes d’un mode de vie propre, ne produisent tout simplement pas assez de déchets pour la remplir.

Les chiffres confirment l’ampleur du décalage. En 2020, Copenhill a converti 599 000 tonnes de déchets en chaleur et en électricité, mais seuls 23 % environ de ce combustible provenaient des ordures ménagères des cinq municipalités propriétaires, le reste étant des déchets commerciaux et industriels. l’usine tourne majoritairement grâce à des poubelles qui ne sont ni celles des foyers danois ni, souvent, celles du pays.

Des déchets britanniques dans les fours de Copenhague

Pour remplir ses cuves, l’Amager Resource Center a dû s’affranchir d’une règle posée dès le départ. Fonctionner à pleine capacité aurait nécessité l’utilisation de déchets importés, ce qui était initialement interdit, mais en 2016 les cinq municipalités propriétaires ont modifié l’accord pour autoriser ces importations. Résultat : des cargaisons entières traversent la mer du Nord pour finir dans les fours de Copenhague. L’usine a rapidement dû s’appuyer sur des déchets importés, une bonne partie venant du Royaume-Uni.

La situation ne s’est pas arrangée avec le temps. L’usine à haute technologie d’Amager Bakke manque d’approvisionnement en déchets provenant de la région locale et doit commencer à importer depuis l’extérieur du Danemark. L’organisation Zero Waste Europe n’a pas mâché ses mots dans un rapport publié quelques mois après l’ouverture au public en 2019, décrivant le projet comme « un fiasco technique et financier, caractérisé dès le départ par un manque de discernement » qui va à l’encontre des propres plans climatiques des municipalités. Le journaliste Tim Smedley, cité dans une analyse récente, va plus loin en pointant un site souvent désert dont « l’odeur caractéristique du camion-poubelle s’infiltre », estimant qu’en moins d’une décennie l’icône verte serait devenue un repoussoir.

Un modèle que le Danemark lui-même remet en question

Le paradoxe a fini par atteindre les plus hautes sphères politiques. Brûler du plastique importé revient à libérer du carbone fossile, un non-sens climatique pour un pays qui se targue d’être parmi les plus verts d’Europe. L’ancien ministre danois du Climat, Dan Jørgensen, a lui-même reconnu la contradiction : « Aujourd’hui, nous importons des déchets à forte teneur en plastique afin d’utiliser la capacité excédentaire » de l’usine.

Face à ce constat, Copenhague a amorcé un virage. Les législateurs danois ont décidé de réduire la capacité d’incinération de 30 % en une décennie, avec la fermeture de sept incinérateurs, tout en développant fortement le recyclage, le même ministre déclarant qu’il était temps d’arrêter d’importer des déchets plastiques de l’étranger pour combler des incinérateurs vides. Amager Bakke ne fermera pas de sitôt, mais elle teste désormais des technologies de captage du carbone dans l’espoir de devenir neutre en émissions, un objectif que la ville s’était fixé pour l’ensemble de son territoire.

Reste une question que peu de visiteurs se posent en chaussant leurs skis sur la pente artificielle : d’où vient exactement la fumée qui s’échappe de la cheminée voisine ? À Copenhague, la réponse a longtemps été moins locale qu’on ne l’imaginait, et le débat sur la place de l’incinération dans la transition énergétique danoise, lui, est loin d’être clos.

Notez ce post
Les États-Unis ont 173 500 miroirs braqués sur trois tours du désert Mojave depuis 2014 : en 2026, plus un seul ne suivra ...

Les États-Unis ont 173 500 miroirs braqués sur trois tours du désert Mojave depuis 2014 : la fermeture prévue en 2026 a finalement été suspendue