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L’Italie a mis en service en 2020 un barrage mobile de 6 milliards d’euros pour sauver Venise : conçu pour quelques crues par an, il se relève désormais des dizaines de fois et ce n’est plus la mer qui inquiète

L'Italie a mis en service en 2020 un barrage mobile de 6 milliards d'euros pour sauver Venise : conçu pour quelques crues ...

Trente fois en deux mois. C’est le rythme auquel les 78 vannes mobiles du MOSE se sont relevées entre janvier et février 2026 dans la lagune de Venise. Entre 2020 et 2025, le MoSE a évité 108 inondations, soit un peu plus de vingt fermetures par an en moyenne, un rythme d’activation qui a de quoi inquiéter les ingénieurs eux-mêmes. Le barrage censé sauver Venise de la mer fonctionne. Mais il fonctionne trop, et pour des raisons que ses concepteurs n’avaient pas anticipées.

À retenir

  • Le MOSE se relève 30 fois en deux mois : six fois plus que prévu par ses concepteurs
  • Les frais de maintenance ont explosé à 100 millions d’euros par an, loin des estimations initiales
  • Chaque fermeture du barrage étouffe l’oxygène de la lagune et menace ses espèces aquatiques

Un ouvrage pensé pour l’exception, devenu un outil du quotidien

Le 3 octobre 2020, la Cité des Doges retenait son souffle. Un barrage retardé depuis longtemps, destiné à préserver Venise des inondations, a passé son premier grand test le samedi, gardant la ville historique au sec alors qu’un important système météorologique frappait l’Europe. Le succès semblait total : une prouesse technique après près de vingt ans de chantier, de scandales et de retards.

Le principe reste d’une simplicité trompeuse. Ce « Modulo Sperimentale Elettromeccanico » est composé de 78 digues flottantes, disposées aux trois points d’entrée de la lagune, qui se relèvent une fois le seuil d’alerte atteint (110 cm) avant de reprendre leur position initiale à l’issue de la marée. Un mécanisme pensé pour intervenir ponctuellement, lors des grandes marées exceptionnelles comme celle de novembre 2019, quand le niveau de l’eau avait atteint 1,87 mètre, causant de sérieux dégâts aux infrastructures et deux décès.

Mais la réalité a rattrapé les prévisions les plus optimistes. Les barrières MOSE ont été relevées 31 fois depuis octobre. Lors des trois cycles automne-été précédents, elles avaient été utilisées moins de 20 fois. Et la tendance ne faiblit pas : à Venise, les barrières contre les hautes eaux ont été actives 28 fois en 2024, contre 25 l’année précédente. Un responsable du centre de prévision des marées de la municipalité résume la situation sans détour : le nombre de marées supérieures à 80 centimètres ne cesse d’augmenter. Une étude publiée début 2026 dans la revue Scientific Reports, signée par le chercheur italien Piero Lionello et une quinzaine de co-auteurs européens, l’affirme sans ambiguïté : le MOSE travaille déjà au rythme que ses concepteurs avaient imaginé pour la fin du siècle. Soixante-dix ans d’avance sur le calendrier prévu, voilà qui devrait alerter n’importe quel ingénieur.

Une facture qui n’en finit plus de grimper

Le prix à payer pour cette protection dépasse largement les estimations initiales. La construction du MoSE et des ouvrages complémentaires a déjà dépassé 6 milliards d’euros, un montant susceptible d’augmenter avec les besoins croissants de maintenance et d’adaptation. Un chiffre à mettre en perspective avec le budget de départ : à l’origine, la réalisation de ce projet devait coûter un peu plus de 2,5 milliards d’euros et la construction devait durer huit ans. Vingt ans et une affaire de corruption impliquant une centaine de personnes plus tard, la note a plus que doublé.

Chaque activation coûte cher, et l’entretien pèse chaque année davantage sur les finances publiques. Les frais de maintenance annuels dépassent aujourd’hui les 100 millions d’euros, loin des 80 à 90 millions initialement budgétés. Résultat : un système qui protège, certes, mais dont le fonctionnement quotidien engloutit des sommes que personne n’avait vraiment anticipées au moment de signer les premiers contrats, en 2003. Les caissons immergés depuis plus de deux décennies commencent d’ailleurs à montrer des signes d’usure, avec des problèmes de corrosion sur certaines pièces mécaniques les plus anciennes.

Le vrai danger : une lagune coupée de la mer

C’est là que le récit bascule. Le MOSE ne menace plus seulement le portefeuille des Vénitiens, il commence à menacer l’équilibre biologique même de la lagune qu’il protège. Une étude parue en décembre 2025 dans Frontiers in Marine Science, menée par des chercheurs de l’Institut national d’océanographie et de géophysique appliquée (OGS) et du CNR de Venise, s’est penchée précisément sur cette question : le MOSE, constitué de rangées de vannes mobiles, peut isoler temporairement la lagune de Venise de la mer Adriatique lors des marées extrêmes exceptionnelles. Le problème, c’est que ces fermetures, autrefois rares, deviennent la norme.

Chaque fermeture bloque les échanges d’eau entre la lagune et l’Adriatique. Or ces échanges renouvellent l’oxygène, évacuent les sédiments et empêchent la prolifération d’algues. Une équipe du CNR de Venise a étudié in situ, pour la première fois, la consommation d’oxygène par les sédiments dans seize sites répartis sur quatre zones de la lagune. Le constat est sans appel : dans les zones les plus confinées, les sédiments peuvent épuiser sérieusement l’oxygène dissous dès que la température de l’eau dépasse 20 degrés, un seuil loin d’être exceptionnel en été dans la lagune. plus le MOSE se relève souvent pour bloquer la mer, plus certaines poches d’eau stagnante risquent de s’appauvrir en oxygène, avec un risque de mortalité pour la faune aquatique. La lagune vénitienne a déjà connu ce scénario par le passé : des épisodes de mortalité piscicole massive liés aux proliférations d’algues ont touché la ville entre 2013 et 2015.

Quatre scénarios, aucun rassurant

Face à cette dérive, l’étude de Piero Lionello propose quatre trajectoires possibles pour la lagune à l’horizon 2300. Aucune n’est franchement engageante. L’une envisage un renforcement massif du MOSE actuel ; une autre, plus radicale, consisterait à fermer définitivement la lagune par une digue continue, la transformant en lac côtier, une option chiffrée à plus de 30 milliards d’euros et qui signerait l’arrêt de mort de l’écosystème lagunaire après mille ans d’existence. La dernière hypothèse, que personne à Venise n’ose vraiment formuler à voix haute, évoque le démantèlement partiel de la ville et la reconstruction de ses monuments les plus emblématiques plus à l’intérieur des terres.

Le paradoxe est là, presque cruel : l’ouvrage censé arracher Venise à son destin de ville engloutie est en train de révéler un problème plus insidieux que la montée des eaux elle-même, celui d’un écosystème lagunaire qui a besoin de respirer la mer pour survivre. Le MOSE gagne ses batailles contre l’acqua alta. Reste à savoir s’il ne perd pas, fermeture après fermeture, la guerre silencieuse qui se joue sous la surface de l’eau.

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